L'amour : échapper à la gravité
- S. B.
- il y a 19 heures
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Steve Wozniak a intitulé ses mémoires Escaping Gravity (« Échapper à la gravité »). Cette expression évoque l'immense force nécessaire pour se libérer de l'attraction terrestre. C'est une métaphore particulièrement juste, non seulement pour l'innovation ou l'entrepreneuriat, mais aussi pour quelque chose d'encore plus ambitieux : construire un amour qui dure toute une vie.
Le début d'une relation est souvent confondu avec l'amour lui-même.
Ce n'est pas le cas.
Le commencement est l'allumage. C'est le lancement spectaculaire : le feu, le tonnerre, l'accélération, les applaudissements. Tomber amoureux ressemble souvent exactement à cela : une explosion de chimie, de fascination, de désir, d'admiration, d'enthousiasme et d'espérance. Durant les premiers mois, la biologie et la nouveauté accomplissent une grande partie du travail à notre place. Tout semble facile, parce que presque tout se fait sans effort.
L'amour, lui, est le vol.
Tout le monde peut admirer une fusée quittant son pas de tir. Bien moins nombreux sont ceux qui apprécient ce qu'il faut pour la maintenir sur sa trajectoire pendant des millions de kilomètres. Les fusées ne sont pas conçues uniquement pour décoller. Elles sont conçues pour voyager. Il en va de même pour les relations.
Une union appelée à durer n'est pas entretenue par l'explosion qui lui a donné naissance. Elle est soutenue par des milliers et des milliers de décisions conscientes qui lui permettent de continuer à voler bien après que l'excitation du décollage s'est dissipée.
Chaque mariage durable, chaque relation durable, est une succession inlassable de bonnes décisions.
Pas de décisions parfaites.
De bonnes décisions.
Prises chaque jour.
Prises encore et encore.
Surtout lorsqu'elles sont difficiles.
Voilà, bien plus que la chimie ou la compatibilité, la véritable substance de l'amour. L'étincelle met le voyage en mouvement, mais elle n'est pas le voyage lui-même. Trop de couples passent des années à tenter de recréer le décollage au lieu d'apprendre à piloter le vol. Le lancement dure quelques minutes ; le voyage, lui, se mesure en décennies.
La gravité ne disparaît jamais
L'une des plus grandes idées reçues sur les fusées est qu'une fois qu'elles ont quitté le sol, le plus difficile est derrière elles. En réalité, chaque phase du vol exige des ajustements constants. De minuscules écarts deviennent d'énormes erreurs si on les ignore. Il faut gérer le carburant. Surveiller les systèmes. Corriger la trajectoire encore et encore.
Les relations leur ressemblent étonnamment.
La gravité ne disparaît jamais.
Elle change simplement de forme.
La gravité qui tire les relations vers le bas s'appelle l'égoïsme. C'est l'orgueil, la paresse, le ressentiment, la complaisance, le sentiment de tout mériter, l'impatience, l'indifférence et la tentation silencieuse de cesser de faire des efforts sous prétexte que « l'autre sait déjà que je l'aime ». C'est considérer l'autre comme acquis. C'est croire que les efforts d'hier suffiront au bonheur de demain.
Livrée à elle-même, toute relation finit par décliner — non pas parce que quelqu'un souhaitait son échec, mais parce que la gravité, elle, ne se repose jamais.
L'amour non plus.
L'amour est une discipline de décisions
On demande souvent quel est le secret d'un amour durable, comme s'il existait quelque part une révélation unique qui distinguerait les couples heureux des autres.
Il n'y en a pas.
Il y en a des milliers.
Chaque journée offre une nouvelle occasion de choisir.
Vais-je écouter avant de me défendre ?
Vais-je présenter mes excuses avant de prouver que j'avais techniquement raison ?
Vais-je pardonner au lieu de tenir les comptes ?
Vais-je parler avec bienveillance alors que l'irritation serait plus facile ?
Vais-je présumer les bonnes intentions plutôt que les pires ?
Vais-je protéger la dignité de mon partenaire, surtout lorsque d'autres nous regardent ?
Vais-je encourager davantage que critiquer ?
Vais-je remarquer ce dont l'autre a besoin sans attendre qu'il me le demande ?
Vais-je rester curieux de la personne qu'il ou elle continue de devenir, au lieu de croire que je la connais déjà parfaitement ?
Vais-je continuer à séduire la personne que j'ai déjà épousée ?
Prises isolément, ces décisions paraissent presque insignifiantes. Ensemble, elles déterminent la trajectoire de toute une vie.
Le courage de penser contre soi-même
La leçon la plus difficile en amour est peut-être celle-ci : aimer exige souvent de penser à l'encontre de ses propres instincts.
L'être humain est naturellement centré sur lui-même. Nous voulons gagner les disputes. Nous voulons être compris avant de chercher à comprendre. Nous recherchons la reconnaissance avant d'offrir notre gratitude. Nous défendons notre ego bien avant de défendre notre relation. Instinctivement, nous interprétons les événements d'une manière qui nous est favorable.
L'amour nous demande de renverser cet instinct.
Il nous invite à remettre en question nos certitudes avant de remettre en question notre partenaire. À remplacer l'orgueil par l'humilité, la certitude par la curiosité, la réaction par la réflexion, l'accusation par la compréhension. Il nous pousse à nous demander : « Et si j'avais tort ? » Il nous apprend à accorder plus de valeur à l'unité qu'à la victoire.
Ce n'est pas une faiblesse.
C'est de la maturité.
Grandir personnellement n'est pas une option
Beaucoup de personnes pensent qu'elles cherchent le bon partenaire.
Bien moins nombreuses sont celles qui comprennent qu'elles doivent aussi devenir le bon partenaire.
Toute relation durable devient une véritable école de développement personnel. Elle exige des qualités qui ne peuvent pas être simulées très longtemps : la patience, la maîtrise de ses émotions, la connaissance de soi, la générosité, l'honnêteté, l'intégrité, le courage, la gratitude, le pardon, le sens des responsabilités, la vulnérabilité, la constance, la sagesse, la maîtrise de soi, la résilience, la loyauté et l'intelligence émotionnelle.
Elle demande également d'apprendre à différer les gratifications immédiates, à gérer les déceptions sans nourrir de ressentiment, à communiquer sans mépris, à recevoir une critique sans se mettre sur la défensive et à célébrer les réussites de l'autre sans tout ramener à soi.
Plus important encore, elle nous enseigne à remplacer le « moi » par le « nous ».
Une relation ne peut pas durablement dépasser le niveau de maturité des personnes qui la composent.
Lorsque les personnes grandissent, la relation grandit avec elles.
Entretenir ce qui compte le plus
Beaucoup imaginent que le respect, l'admiration, l'attirance, l'intimité et l'amitié survivent naturellement dès lors que l'amour existe.
Ce n'est pas le cas.
Chacun de ces éléments doit être entretenu de manière intentionnelle.
Le respect grandit lorsque les promesses sont tenues. L'admiration grandit lorsque le caractère se révèle dans l'adversité. La confiance grandit grâce à une honnêteté pratiquée avec constance, surtout lorsque dire la vérité est inconfortable. L'amitié se nourrit de rires partagés, d'épreuves traversées ensemble, de projets communs, de rêves communs et d'innombrables instants ordinaires qui, avec le recul, deviennent extraordinaires.
L'attirance physique n'est pas seulement un cadeau de la jeunesse ; elle est aussi le fruit d'efforts continus. C'est prendre soin de sa santé, de son apparence, de sa vitalité, de sa confiance en soi et de sa présence. C'est refuser que la familiarité se transforme en négligence.
Le désir sexuel s'épanouit dans un climat de sécurité émotionnelle, de tendresse, d'affection, de légèreté, d'anticipation, de générosité, de communication et grâce au sentiment quotidien d'être choisi plutôt que simplement toléré.
Prendre soin de sa santé et de son apparence n'est pas de la vanité ; c'est une marque de respect. Du respect envers soi-même et envers la personne qui vous a choisi. Rester en bonne santé, énergique et séduisant est une autre décision quotidienne qui dit : « Tu mérites toujours mes efforts. » L'amour ne devrait jamais devenir une excuse pour se négliger.
La compassion grandit lorsque l'on se rappelle que notre partenaire porte des fardeaux invisibles. L'empathie grandit lorsque l'on cherche à voir le monde à travers ses yeux plutôt que d'exiger qu'il voie le monde à travers les nôtres. Le romantisme survit moins grâce à la spontanéité qu'à l'intention. L'amour répète sans cesse :
« Je te connais. Je te choisis encore. Et je continuerai à te choisir. »
Les grandes relations ne reposent pas sur un sentiment unique, mais sur une volonté renouvelée chaque jour.
Combattre les ennemis silencieux
Peu de relations s'effondrent à cause d'un seul événement catastrophique.
La plupart s'affaiblissent progressivement.
Une conversation sans cesse repoussée.
Un compliment jamais exprimé.
Un ressentiment accumulé en silence.
Des excuses qui ne viennent jamais.
Un geste d'affection oublié.
La curiosité remplacée par les suppositions.
L'esprit de service remplacé par les attentes.
Le rire remplacé par la routine.
La négligence est rarement spectaculaire.
Elle est simplement constante.
Heureusement, l'inverse est tout aussi vrai.
Les grandes relations ne se construisent que rarement grâce à de grands gestes romantiques. Elles se bâtissent grâce à une excellence ordinaire répétée pendant des décennies : un accueil chaleureux après une journée de travail, une gratitude sincère, une écoute patiente, des encouragements réfléchis, une marque d'affection inattendue, des repas partagés, de longues conversations, un pardon accordé rapidement et une main tenue sans raison particulière.
L'extraordinaire naît d'une multitude de décisions ordinaires.
La fusée doit continuer à voler
Lancer une fusée est impressionnant.
La maintenir sur sa trajectoire pendant des millions de kilomètres relève de l'ingénierie.
L'amour ressemble bien davantage à la seconde qu'à la première.
Chaque correction compte.
Chaque ajustement compte.
Chaque décision modifie la trajectoire.
Aucun ingénieur ne dirait :
« Nous avons décollé. Notre travail est terminé. »
Les amoureux ne devraient pas le dire non plus.
Les relations qui réussissent sont entretenues en permanence. Elles exigent de la navigation, des recalibrages, de l'attention, de la maintenance, du carburant et de l'engagement. Il y a des saisons de turbulences, des vents contraires inattendus et des moments où la destination semble incroyablement lointaine.
Pourtant, les couples qui durent ne sont généralement pas ceux qui ont évité les difficultés.
Ce sont ceux qui ont continué à prendre de bonnes décisions au cœur même de ces difficultés.
Au-delà des sentiments
Les sentiments sont magnifiques.
Mais ils ne sont pas des guides fiables.
Certains jours, aimer paraît naturel et sans effort.
D'autres jours, aimer semble coûter cher.
Et ce sont souvent ces jours-là qui comptent le plus.
Car l'amour se révèle non pas lorsqu'il ne coûte rien, mais lorsqu'il exige quelque chose de nous.
L'engagement transforme l'émotion en caractère.
Le caractère transforme les instants en décennies.
Les décennies transforment deux vies séparées en une histoire commune.
Et cette histoire ne s'écrit pas uniquement avec la passion.
Elle s'écrit par des décisions.
Des milliers de décisions.
Échapper à la gravité
Dans Rocket Man, Elton John chante cette phrase :
« I'm not the man they think I am. »« Je ne suis pas l'homme qu'ils croient que je suis. »
Ces mots suggèrent quelque chose de profondément humain.
L'amour demande à chacun de devenir davantage que la personne qu'il est naturellement.
Il nous invite à dépasser nos instincts, notre ego et notre confort.
Il nous appelle à devenir quelqu'un capable de porter avec tendresse et fidélité les espoirs, les peurs, les forces, les faiblesses, les rêves et les déceptions d'une autre personne.
C'est peut-être là le sens le plus profond de « Échapper à la gravité ».
Non pas échapper à la Terre.
Mais échapper à nous-mêmes.
Échapper à la gravité de notre ego.
Échapper à notre instinct de toujours nous placer en premier.
Échapper à la complaisance.
Échapper à l'indifférence.
Steve Wozniak a utilisé Escaping Gravity pour décrire l'extraordinaire aventure de l'innovation et de la création.
Cette expression est peut-être encore plus juste lorsqu'elle s'applique à l'amour de toute une vie.
Les plus belles histoires d'amour ne sont pas des miracles de compatibilité.
Elles sont des victoires du caractère.
Des chefs-d'œuvre façonnés par décision après décision, année après année, correction après correction, sacrifice après sacrifice.
Comme une fusée, l'amour ne réussit pas parce qu'il a connu un décollage spectaculaire.
Il réussit parce qu'il continue à voler.
Loin.
Avec fidélité.
Toute une vie.
