Cultiver la plasticité
- S. B.
- il y a 2 heures
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Dans les articles précédents, nous avons vu que lorsque deux personnes se rencontrent, ce ne sont pas seulement deux individus qui se rencontrent. Ce sont aussi deux histoires, deux sensibilités, deux systèmes de défense et, parfois, deux névroses. Chacun arrive dans la relation avec ses expériences, ses blessures, ses habitudes et ses mécanismes de protection. La question devient alors : comment ne pas être prisonnier de son propre fonctionnement ? C’est là qu’intervient la plasticité.
La plasticité, c’est la capacité à bouger
La plasticité est la capacité à changer intérieurement sans perdre son identité. Nous avons tous des réflexes et des mécanismes de protection. Lorsque nous nous sentons rejetés, ignorés, critiqués ou menacés, nous avons souvent une réaction automatique. Certains attaquent, d’autres se ferment. Certains cherchent à contrôler, d’autres prennent de la distance. Certains ont besoin d’être immédiatement rassurés.
Le problème n’est pas d’avoir ces réactions. Elles font partie de notre histoire. Le problème apparaît lorsque nous ne sommes plus capables d’en avoir d’autres.
La plasticité commence lorsque nous pouvons créer un espace entre ce que nous ressentons et ce que nous faisons. Je peux ressentir de la peur sans agir immédiatement depuis cette peur. Je peux être blessé sans attaquer. Je peux ressentir de la jalousie sans chercher à contrôler. Je peux avoir envie de fuir sans nécessairement partir.
Cet espace, même très petit, est déjà une forme de liberté.
Souplesse ne veut pas dire effacement
La plasticité ne signifie pas devenir quelqu’un d’autre pour s’adapter à l’autre. Elle ne signifie pas non plus tout accepter ou renoncer à ses limites.
Être plastique, c’est pouvoir changer sa manière de répondre sans perdre son centre. Je peux rester moi-même tout en écoutant l’autre. Je peux être en désaccord sans transformer le désaccord en conflit. Je peux poser une limite sans rejeter l’autre. Je peux comprendre sa souffrance sans devenir responsable de cette souffrance.
C’est en cela que la plasticité complète la souplesse. La souplesse permet de laisser une place à ce qui est différent. La plasticité permet de modifier notre propre position lorsque cela devient nécessaire.
Observer avant de vouloir changer
La première étape pour développer cette capacité est l’observation.
Que se passe-t-il en moi lorsque l’autre s’éloigne ? Lorsque je me sens rejeté ? Lorsque je n’obtiens pas ce que je veux ? Quelle émotion apparaît ? Quelle pensée arrive immédiatement ? Quelle réaction ai-je envie d’avoir ?
Et surtout : est-ce que cette réaction appartient réellement à la situation présente ?
Nos névroses nous font parfois vivre le présent avec les lunettes du passé. Une situation actuelle peut réveiller une ancienne blessure et provoquer une réaction beaucoup plus forte que ce que la situation justifie.
La plasticité commence lorsque nous pouvons faire cette distinction : « Voilà ce qui se passe maintenant, et voilà ce que cela réveille en moi. »
Cette simple prise de conscience crée déjà une distance avec le mécanisme.
Créer un espace avant de réagir
La plasticité se développe également lorsque nous apprenons à ralentir.
Ne pas répondre immédiatement à un message qui nous a blessé. Ne pas prendre une décision définitive au milieu d'une émotion. Ne pas transformer une interprétation en certitude. Ne pas agir simplement parce qu'une peur nous pousse à agir.
Quelques secondes peuvent parfois suffire.
Ce petit délai permet de sortir du réflexe et de retrouver une possibilité de choix. Au lieu d'être automatiquement conduit par notre névrose, nous pouvons commencer à nous demander : « Quelle serait une autre manière de répondre ? »
C'est souvent là que commence la véritable liberté intérieure.
Lorsque deux névroses se rencontrent
Cette capacité devient particulièrement importante dans la relation.
Lorsque deux névroses se rencontrent, elles peuvent facilement s'alimenter mutuellement. L'un poursuit et l'autre fuit. L'un cherche à contrôler et l'autre résiste. L'un demande davantage de proximité et l'autre davantage d'espace.
Sans plasticité, chacun renforce le mécanisme de l'autre.
Plus l'un poursuit, plus l'autre fuit. Plus l'autre fuit, plus le premier devient anxieux et poursuit. Chacun pense alors que son comportement est simplement une réaction à celui de l'autre.
Le système peut devenir très difficile à interrompre.
Mais si l'un des deux développe suffisamment de conscience pour modifier sa réaction, quelque chose commence à changer. Celui qui poursuit peut apprendre à ralentir. Celui qui fuit peut apprendre à rester présent. Celui qui contrôle peut apprendre à faire confiance. Celui qui se sent envahi peut apprendre à poser une limite sans disparaître.
La relation cesse alors progressivement d'être un affrontement entre deux systèmes de défense.
La plasticité se développe dans l'inconfort
Il est intéressant de comprendre que nous ne développons pas vraiment notre plasticité lorsque tout va bien.
Elle se développe précisément lorsque quelque chose nous dérange.
Une personne nous contrarie. Une situation ne se déroule pas comme prévu. L'autre ne répond pas comme nous l'espérions. Nous ressentons de la frustration, de la peur ou de la colère.
Ces moments peuvent devenir des occasions d'observer nos rigidités.
Au lieu de penser immédiatement : « C'est l'autre qui pose problème », nous pouvons parfois nous demander : « Qu'est-ce que cette situation révèle de moi ? »
Où est-ce que je me crispe ? Où est-ce que j'ai besoin de contrôler ? Qu'est-ce que je ne supporte pas ? Quelle peur se cache derrière ma réaction ?
L'inconfort devient alors une information.
La plasticité demande de tolérer l'incertitude
Une autre dimension essentielle de la plasticité est la capacité à ne pas avoir immédiatement toutes les réponses.
Nous avons souvent besoin de donner un sens à ce qui se passe. Mais notre névrose peut rapidement remplir les zones d'incertitude avec ses propres histoires.
« Il ne répond pas, donc il ne s'intéresse plus à moi. »
« Elle prend ses distances, donc elle va me quitter. »
« Il me contredit, donc il ne me respecte pas. »
La plasticité permet de remplacer la certitude par une possibilité :
« Je ne sais pas encore. »
Cette phrase paraît simple, mais elle demande beaucoup de maturité.
Ne pas savoir. Attendre. Observer. Laisser la réalité se révéler avant de lui imposer notre interprétation.
La capacité à tolérer cette incertitude est une forme importante de liberté psychique.
Quand la plasticité manque
Une relation devient particulièrement difficile lorsque personne ne peut bouger intérieurement.
Chacun reste enfermé dans sa propre logique :
« C'est à lui de changer. »
« C'est à elle de comprendre. »
« Je réagis comme ça parce qu'il me pousse à le faire. »
« Si elle était différente, je ne serais pas comme ça. »
Les mêmes conflits se répètent alors. Les mêmes blessures sont activées. Les mêmes réactions apparaissent. Puis viennent les réconciliations, avant que le même scénario ne recommence.
La relation devient progressivement un système fermé dans lequel chacun confirme la névrose de l'autre.
C'est pourquoi la plasticité de chacun est importante. Une relation ne peut pas être portée indéfiniment par une seule personne qui s'adapte pendant que l'autre reste rigide.
La souplesse de l'un ne peut pas toujours compenser la rigidité de l'autre.
De « je suis comme ça » à « je peux faire autrement »
Cultiver la plasticité ne signifie donc pas supprimer nos névroses. Nous aurons toujours nos fragilités, nos sensibilités et nos automatismes.
Il s'agit plutôt de ne plus être entièrement gouverné par eux.
Passer de :
« Je suis comme ça. »
à: « J'ai tendance à fonctionner comme ça, mais je peux faire autrement.»
Cette différence est fondamentale.
Elle signifie que notre passé nous influence sans nécessairement décider entièrement de notre présent.
Et peut-être est-ce l'une des formes les plus profondes de maturité relationnelle : être suffisamment souple pour laisser une place à l'autre, suffisamment conscient pour reconnaître ce qui nous appartient, et suffisamment plastique pour pouvoir évoluer au contact de la relation.
Car lorsque deux personnes capables de bouger intérieurement se rencontrent, elles ne sont plus obligées de reproduire leurs anciennes histoires.
Elles peuvent commencer à en écrire une nouvelle.
