Rencontre avec une névrose
- S. B.
- 16 août
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août
Lorsque deux personnes se rencontrent, on aime croire que ce sont deux individus libres, disponibles et entièrement présents l’un à l’autre qui se découvrent. Mais, dans une lecture plus psychologique — ou plus spirituelle — on pourrait dire qu’au fond, une névrose en rencontre une autre.
Dans le langage bouddhiste, on pourrait rapprocher cette idée de celle d’un ego qui rencontre un autre ego : chacun arrive dans la relation avec son histoire, ses conditionnements, ses peurs, ses attentes, ses attachements et sa manière particulière de percevoir le monde.
Le mot névrose peut sembler péjoratif. Il ne devrait pourtant pas l’être.
Il ne s’agit pas ici de réduire une personne à un diagnostic, encore moins de considérer qu’elle serait « malade ». Il s’agit plutôt de reconnaître que chacun de nous est le résultat extraordinairement complexe de ce qui l’a constitué : son éducation, son passé, sa génétique, ses expériences, ses blessures, ses traumas, ses apprentissages, ses relations, ses réussites, ses échecs et les interprétations qu’il a construites à partir de tout cela.
Nous sommes, en quelque sorte, des êtres conditionnés.
Certains de ces conditionnements sont légers et souples. D’autres sont plus rigides, plus anciens, plus profondément enracinés. Certains ne nous empêchent presque jamais de vivre. D’autres influencent fortement notre manière d’aimer, de nous attacher, de nous défendre, de nous méfier ou de rechercher constamment la reconnaissance de l’autre.
Il existe donc autant de degrés de complexité névrotique qu’il existe de personnes.
Ce n’est pas la perfection qui compte, mais la compatibilité
La question essentielle, dans une rencontre, n’est peut-être donc pas : « Est-ce que cette personne est parfaitement équilibrée ? »
Personne ne l’est.
La vraie question pourrait plutôt être : « Est-ce que nos deux fonctionnements peuvent coexister avec suffisamment de souplesse ? »
Car lorsqu’une personne rencontre une autre personne, ce ne sont pas seulement deux personnalités qui se rencontrent. Ce sont aussi deux systèmes de défense, deux histoires affectives, deux façons de gérer la proximité, deux sensibilités, deux rapports à l’abandon, à la liberté, au désir, à la frustration et à l’intimité.
Autrement dit, ce qui se joue n’est pas nécessairement la rencontre de deux personnes « saines » ou « névrosées », mais la compatibilité de leurs fonctionnements respectifs.
Une personne peut avoir des fragilités importantes et pourtant être très souple dans la relation. Elle peut connaître ses blessures, ne pas les confondre avec la réalité présente et savoir remettre en question ses réactions.
À l'inverse, une personne apparemment très équilibrée peut être extrêmement rigide dès qu’une relation touche certains de ses points sensibles.
La variable déterminante devient alors la flexibilité psychique.
La capacité à bouger. À écouter. À reconnaître que l’autre n’est pas soi. À ne pas immédiatement interpréter. À ne pas transformer chaque inconfort en conflit. À pouvoir dire : « J’ai été blessé », sans nécessairement conclure : « Tu es quelqu’un qui me fait du mal. »
C’est souvent là que se joue la qualité réelle d’une relation.
Quand les névroses s’emboîtent… ou se heurtent
Certaines rencontres produisent immédiatement une quantité considérable de tensions.
Jalousie. Peur de perdre l’autre. Besoin de contrôle. Dépendance affective. Silences punitifs. Attentes implicites. Déceptions répétées. Besoin constant d’être rassuré. Peur de l’abandon. Peur de l’engagement. Besoin de fusion, puis besoin de fuite.
Et parfois, ce qui ressemble à une passion extraordinaire n’est que la rencontre extrêmement efficace de deux systèmes de blessures qui se reconnaissent.
L’un a besoin d’être rassuré, l’autre a besoin de se sentir indispensable. L’un a peur d’être abandonné, l’autre a peur d’être envahi. L’un poursuit, l’autre se retire. Plus l’un poursuit, plus l’autre se retire ; plus l’autre se retire, plus le premier poursuit.
Et chacun peut alors avoir l’impression que l’intensité de ce qui se passe prouve l’importance de la relation.
Mais l’intensité n’est pas nécessairement un signe de compatibilité.
Parfois, elle est simplement le signe que les deux névroses se stimulent mutuellement.
La légèreté comme indicateur
À l’inverse, il existe des rencontres étonnamment simples.
On parle. On s’écoute. On se comprend. On peut être soi-même. On n’a pas besoin de calculer. On n’a pas besoin de provoquer la jalousie de l’autre pour vérifier son attachement. On ne passe pas son temps à interpréter un message, un silence ou un changement de ton. On ne ressent pas constamment le besoin d’être rassuré.
La relation respire.
Cela ne signifie pas qu’il n’y aura jamais de désaccord, de tristesse ou de frustration. Une relation vivante comporte nécessairement des moments de tension.
Mais il existe une différence fondamentale entre un conflit ponctuel qui peut être traversé et une relation qui semble constamment alimenter les blessures fondamentales des deux personnes.
C’est pourquoi l’un des meilleurs indicateurs d’une bonne compatibilité pourrait être quelque chose de très simple : la légèreté.
Une forme d’évidence.
Une entente qui ne demande pas d’effort permanent.
On ne se demande pas constamment comment se comporter. On ne cherche pas à devenir quelqu’un d’autre pour être aimé. On n’a pas besoin de manipuler la relation pour maintenir le lien.
Il y a simplement de la place pour deux personnes.
L’absence de souffrance inutile
La qualité d’une relation ne se mesure donc pas seulement à ce qu’elle produit comme émotions positives, mais aussi à ce qu’elle ne produit pas.
L’absence de conflits répétitifs et destructeurs.
L’absence de jalousie chronique.
L’absence d’attachement compulsif.
L’absence de dépendance.
L’absence d’attentes impossibles.
L’absence de déceptions systématiques.
L’absence de ce sentiment étrange qu’il faudrait sans cesse « travailler » pour que la relation fonctionne.
Bien sûr, toute relation demande parfois du travail. Mais il existe une différence entre prendre soin d’une relation et réparer constamment une incompatibilité profonde.
Dans le premier cas, l’effort est ponctuel et créatif.
Dans le second, il devient structurel.
Et lorsque la relation demande constamment à l’un des deux de se transformer pour supporter le fonctionnement de l’autre, quelque chose mérite d’être regardé avec lucidité.
Certaines névroses sont beaucoup plus profondes
Il faut cependant distinguer les petites rigidités humaines ordinaires des fonctionnements psychiques beaucoup plus profonds.
Certaines structures sont tellement rigides, tellement défensives ou tellement éloignées d’une perception suffisamment stable de la réalité qu'elles peuvent rendre la relation extrêmement difficile. Sans poser ici de diagnostic — et sans confondre névrose et psychose, qui sont des notions cliniques distinctes — il existe des situations où la souffrance psychique est telle que la simple bonne volonté de l’autre ne suffit plus.
Dans ces cas, la relation peut devenir ce que l’on pourrait appeler une « chronique d’un échec annoncé ».
Non pas parce que l’autre serait mauvais.
Non pas parce qu’il serait impossible d’aimer une personne profondément blessée.
Mais parce qu’une relation ne peut pas, à elle seule, accomplir le travail psychique qu’une personne doit parfois faire pour elle-même.
L’amour ne remplace pas nécessairement la prise de conscience.
La patience ne remplace pas toujours le travail intérieur.
La compréhension de l’autre ne peut pas indéfiniment compenser son incapacité à regarder ses propres mécanismes.
Lorsque les blessures sont très profondes et que la personne refuse de les reconnaître, l’autre finit souvent par devoir s’adapter de plus en plus. Il doit marcher sur des œufs, anticiper les réactions, réduire ses besoins, modifier son comportement, renoncer à certaines libertés pour éviter de déclencher les insécurités de l’autre.
Mais une relation ne peut pas durablement fonctionner ainsi.
Une névrose ne peut pas toujours s’aligner sur une autre névrose.
Parfois, elle peut.
Lorsque les deux personnes possèdent suffisamment de conscience, de souplesse et de capacité d’introspection, leurs fragilités peuvent même devenir des occasions de croissance.
Mais lorsque l’un des deux systèmes est profondément rigide, il devient très difficile pour l’autre de compenser indéfiniment.
C’est alors qu’un véritable travail sur soi peut devenir nécessaire.
Se rencontrer, c’est aussi rencontrer tout ce que l’autre porte
Peut-être est-ce finalement cela, une rencontre.
Ce n’est jamais seulement « moi » qui rencontre « toi ».
C’est mon histoire qui rencontre ton histoire.
Mes peurs rencontrent tes peurs.
Mes défenses rencontrent tes défenses.
Mes attentes rencontrent tes attentes.
Mes blessures rencontrent parfois les tiennes.
Et derrière tout cela, deux êtres essaient de créer quelque chose qui dépasse leurs conditionnements.
Dans une perspective bouddhiste, on pourrait aller encore plus loin : ce que nous appelons « moi » n’est peut-être pas aussi solide que nous l’imaginons. Nous sommes constitués de conditions, d’habitudes, de perceptions et d’attachements en perpétuel mouvement. L’ego n’est donc pas nécessairement un ennemi à combattre, mais plutôt un ensemble de mécanismes à observer avec lucidité.
De la même manière, parler de « névrose » peut devenir une manière de dédramatiser notre condition humaine.
Nous sommes tous, à des degrés différents, des êtres conditionnés.
Nous avons tous nos angles morts.
Nos sensibilités.
Nos automatismes.
Nos histoires.
La question n’est donc pas de savoir qui est « névrosé » et qui ne l’est pas.
La question est plutôt de savoir à quel point nous sommes prisonniers de notre propre fonctionnement.
Et peut-être que la véritable compatibilité ne consiste pas à trouver quelqu’un qui n’a aucune névrose.
Ce serait probablement impossible.
Elle consiste plutôt à rencontrer quelqu’un dont les fonctionnements peuvent dialoguer avec les nôtres, quelqu’un avec qui nos fragilités n’ont pas besoin de se transformer en guerre, quelqu’un avec qui la relation conserve suffisamment d’espace, de liberté et de souplesse.
Car au fond, la plus belle rencontre n’est peut-être pas celle où deux personnes deviennent dépendantes l’une de l’autre.
C’est celle où deux histoires complexes peuvent simplement être ensemble, sans avoir constamment besoin de se réparer, de se contrôler ou de se posséder.
Deux êtres.
Deux histoires.
Deux égos, peut-être.
Deux névroses, certainement.
Mais suffisamment conscientes et suffisamment souples pour que, lorsqu’elles se rencontrent, la relation devienne plus légère que les blessures qui les ont construites.
