Souplesse vs. Flexibilité
- S. B.
- il y a 1 jour
- 7 min de lecture
Dans une relation, on parle souvent de compatibilité, d’ouverture d’esprit, d’adaptation ou de capacité à faire des compromis. Mais derrière ces mots se cachent deux qualités différentes, et pourtant intimement liées : la souplesse et la flexibilité.
Elles peuvent sembler synonymes. Pourtant, lorsqu’on observe ce qui se passe à l’intérieur d’une relation — et particulièrement lorsque deux fonctionnements névrotiques se rencontrent — la distinction devient intéressante.
Car une personne peut être souple sans être particulièrement flexible. Elle peut aussi être flexible tout en étant profondément rigide à certains endroits.
Et c’est souvent dans ces nuances que se joue la qualité d’une rencontre.
La souplesse : ne pas casser quand quelque chose bouge
La souplesse concerne avant tout la capacité à tolérer le mouvement sans se sentir menacé.
Une personne souple peut entendre quelque chose qui ne correspond pas à ce qu’elle pensait. Elle peut accepter une différence. Elle peut laisser l’autre être différent d’elle sans immédiatement chercher à le corriger, à le convaincre ou à le ramener vers son propre fonctionnement.
La souplesse permet de ne pas transformer chaque divergence en problème.
Elle dit, en quelque sorte :
« Je ne comprends pas nécessairement ton point de vue, mais je peux lui laisser une place. »
Dans la névrose, cette qualité est particulièrement importante parce que la névrose implique souvent des mécanismes de protection.
Nous avons tous construit, au fil de notre histoire, des manières de nous protéger : éviter, contrôler, anticiper, séduire, nous retirer, nous justifier, nous défendre, chercher à être rassuré.
Plus ces mécanismes sont rigides, plus ce qui est différent de nous peut être vécu comme une menace.
La souplesse permet alors de ne pas confondre différence et danger.
La flexibilité : être capable de changer de position
La flexibilité va un peu plus loin.
Être flexible, ce n'est pas seulement tolérer que l’autre fonctionne autrement. C’est aussi être capable de modifier son propre fonctionnement lorsque cela devient nécessaire.
Une personne flexible peut reconnaître :
« Peut-être que ma manière de voir les choses n’est pas la seule possible. »
Ou :
« Ma réaction appartient peut-être davantage à mon histoire qu’à ce qui est réellement en train de se passer. »
La flexibilité suppose donc une certaine capacité d’introspection.
Elle permet de changer de stratégie, de remettre en question une croyance, de reconnaître une erreur, de modifier une habitude ou d’abandonner un mécanisme de défense devenu inutile.
La souplesse permet de ne pas casser.
La flexibilité permet de changer.
Les deux sont précieuses.
Dans la névrose, nous ne sommes pas également souples partout
Une personne peut être extrêmement flexible dans certains domaines et très rigide dans d’autres.
Quelqu’un peut être ouvert intellectuellement mais complètement rigide affectivement.
Il peut accepter toutes les opinions politiques, philosophiques ou culturelles, mais devenir inflexible dès qu’il se sent rejeté.
Une personne peut être très indépendante dans sa vie professionnelle et devenir extrêmement dépendante dans une relation amoureuse.
Une autre peut être très tolérante avec les erreurs des autres, mais incapable de supporter de faire elle-même une erreur.
C’est pourquoi il est difficile de parler simplement d’une personne « souple » ou « rigide ».
Nous sommes plutôt constitués de zones de souplesse et de zones de rigidité.
Et ces zones correspondent souvent à notre histoire.
Plus une situation touche une blessure ancienne, plus notre capacité de souplesse peut diminuer.
Nous ne réagissons alors plus seulement à la situation présente.
Nous réagissons aussi à tout ce que cette situation réveille en nous.
Lorsque deux névroses se rencontrent
C’est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes.
Lorsque deux personnes se rencontrent, leurs fonctionnements psychiques ne restent pas séparés. Ils commencent à interagir.
La peur de l’abandon de l’un peut rencontrer la peur de l’envahissement de l’autre.
Le besoin de contrôle de l’un peut rencontrer le besoin de liberté de l’autre.
Le besoin de fusion de l’un peut rencontrer le besoin de distance de l’autre.
Le besoin de reconnaissance de l’un peut rencontrer le besoin d’admiration de l’autre.
Et soudain, deux fonctionnements qui semblaient parfaitement supportables individuellement peuvent devenir extrêmement difficiles lorsqu’ils sont mis en contact.
Ce n’est pas nécessairement que l’un est « mauvais » et l’autre « bon ».
C’est parfois simplement que leurs rigidités se rencontrent exactement là où elles ne peuvent pas se tolérer.
Quand la rigidité rencontre la rigidité
Imaginons deux personnes.
La première, lorsqu’elle se sent menacée, cherche à se rapprocher. Elle pose des questions, demande des explications, cherche à être rassurée.
La seconde, lorsqu’elle se sent menacée, fait exactement l’inverse. Elle se retire, se ferme et demande de l’espace.
Individuellement, ces deux mécanismes peuvent sembler relativement compréhensibles.
Mais ensemble, ils peuvent créer une boucle infernale.
Plus la première cherche à se rapprocher, plus la seconde se retire.
Plus la seconde se retire, plus la première ressent de l’insécurité.
Plus elle ressent d’insécurité, plus elle cherche à se rapprocher.
Et plus elle se rapproche, plus l’autre fuit.
Aucune des deux personnes n’a nécessairement l’impression d'être à l'origine du problème.
Chacune réagit à l’autre.
Et chacune peut finir par considérer que l’autre est la cause de son propre comportement.
C’est ainsi que deux névroses peuvent s’alimenter mutuellement.
La souplesse permet de casser la boucle
Dans cet exemple, la solution ne consiste pas nécessairement à déterminer qui a raison.
Elle consiste à introduire de la souplesse.
La première personne pourrait apprendre à ne pas interpréter immédiatement la distance comme un abandon.
La seconde pourrait apprendre à ne pas interpréter immédiatement la proximité comme une tentative d’emprise.
Chacune doit alors pouvoir faire un mouvement vers l’autre.
Pas nécessairement un grand changement.
Parfois, quelques degrés de souplesse suffisent à transformer complètement une dynamique.
La personne qui poursuit peut apprendre à ralentir.
La personne qui fuit peut apprendre à rester présente un peu plus longtemps.
Et progressivement, le système cesse de s'alimenter lui-même.
La flexibilité permet d'aller plus loin
Mais pour que cela fonctionne durablement, il faut souvent quelque chose de plus profond que la simple souplesse : la flexibilité intérieure.
Il faut pouvoir se demander :
« Pourquoi est-ce que je réagis ainsi ? »
« Qu’est-ce que cette situation réveille en moi ? »
« Est-ce que je réponds à cette personne ou à quelqu’un de mon passé ? »
« Est-ce que mon interprétation correspond réellement à ce qui se passe ? »
« Est-ce que je suis en train de protéger une blessure ancienne ? »
C’est ici que le travail sur soi devient déterminant.
Parce que sans conscience, nous reproduisons nos mécanismes.
Avec suffisamment de conscience, nous pouvons commencer à les observer.
Et lorsqu’un mécanisme peut être observé, il commence déjà à perdre une partie de son pouvoir.
Le véritable danger : lorsque personne ne bouge
Une relation devient particulièrement difficile lorsque les deux personnes sont incapables de bouger intérieurement.
Chacune reste enfermée dans sa propre logique.
« C’est à lui de changer. »
« C’est à elle de comprendre. »
« Je réagis comme ça parce qu’il me pousse à le faire. »
« Si elle était différente, je ne serais pas comme ça. »
Chacun devient alors prisonnier de sa propre histoire tout en accusant l’autre d’être responsable de la situation.
La relation devient un système fermé.
Et plus le temps passe, plus les mêmes scènes se répètent.
Même conflit.
Même blessure.
Même réaction.
Même réconciliation.
Puis à nouveau le même conflit.
Ce qui semblait être un problème entre deux personnes devient progressivement un mécanisme relationnel autonome.
Lorsque l’un est souple et l’autre rigide
Il existe cependant une autre configuration. L’un des deux peut être capable de prendre du recul, d'écouter, de remettre en question ses réactions et de faire évoluer son comportement. L’autre peut, au contraire, être très rigide.
Dans un premier temps, la personne souple peut compenser.
Elle comprend.
Elle pardonne.
Elle s’adapte.
Elle relativise.
Elle fait un pas vers l’autre.
Puis un autre.
Et encore un autre.
Mais il existe une limite à cette capacité d’adaptation.
La souplesse de l’un ne peut pas indéfiniment compenser la rigidité de l’autre.
À force de s’adapter, la personne souple peut finir par ne plus être elle-même.
Elle peut commencer à marcher sur des œufs, à anticiper les réactions de l’autre, à réduire ses propres besoins et à éviter certains sujets simplement pour maintenir la paix.
À ce moment-là, la souplesse cesse d’être une qualité relationnelle.
Elle devient une forme d’effacement.
La vraie flexibilité n'est pas la soumission
C’est un point essentiel. Être flexible ne signifie pas tout accepter.
Être souple ne signifie pas ne jamais poser de limites. S’adapter ne signifie pas se trahir.
Une personne peut être profondément souple tout en disant : « Non. »
Elle peut comprendre la souffrance de l’autre sans accepter son comportement.
Elle peut reconnaître ses propres blessures sans porter celles de l’autre.
Elle peut faire preuve d’empathie sans devenir responsable du bien-être psychique de son partenaire. La véritable flexibilité inclut donc également la capacité à rester soi-même tout en laissant de la place à l’autre. Elle n'est pas l'absence de limites. Elle est la capacité à avoir des limites sans construire des murs.
La compatibilité, au fond, est peut-être une question de plasticité
Lorsque deux névroses se rencontrent, la question n’est donc pas simplement de savoir si elles sont compatibles.
Il faut peut-être se demander :
À quel point peuvent-elles bouger ?
La plasticité, c’est la capacité à s’adapter à ce qui est différent sans perdre sa structure intérieure. C’est pouvoir modifier certaines de ses réactions, assouplir ses défenses, remettre en question ses projections et faire une place à l’autre sans avoir à renoncer à soi-même.
À quel point peuvent-elles s’adapter sans se déformer ?
À quel point peuvent-elles supporter la différence ?
À quel point peuvent-elles reconnaître leurs propres projections ?
À quel point peuvent-elles modifier leurs mécanismes de défense ?
Et surtout, à quel point peuvent-elles laisser la relation respirer ?
Deux personnes très différentes peuvent parfois vivre une relation extrêmement harmonieuse si elles sont souples et flexibles. À l'inverse, deux personnes qui semblent très similaires peuvent se rendre mutuellement malheureuses si leurs rigidités se renforcent.
La compatibilité n'est donc pas nécessairement une question de similitude.
Elle est aussi une question de mobilité intérieure.
Souplesse et flexibilité : deux formes de liberté
On pourrait finalement résumer ainsi :
La rigidité dit : « Les choses doivent être comme je les ai définies. »
La souplesse dit : « Les choses peuvent être différentes sans que je me sente menacé. »
La flexibilité dit : « Et si nécessaire, je peux moi aussi changer. »
La souplesse ouvre un espace.
La flexibilité permet de bouger dans cet espace. Et lorsqu’une personne rencontre une autre personne, ce sont précisément ces deux qualités qui peuvent empêcher leurs névroses respectives de devenir une prison commune. Car peut-être que la véritable maturité relationnelle ne consiste pas à ne plus avoir de névroses.
Elle consiste à ne plus être entièrement gouverné par elles. À pouvoir les observer.
À reconnaître leurs déclencheurs. À savoir quand elles parlent. Et parfois, simplement, à ne pas leur laisser le dernier mot.
Alors deux histoires complexes peuvent se rencontrer sans nécessairement se combattre.
Deux égos peuvent se rencontrer sans chercher à se posséder.
Deux névroses peuvent se rencontrer sans s'enfermer mutuellement.
Et quelque chose de plus libre peut alors apparaître entre elles : une relation suffisamment souple pour ne pas casser, et suffisamment flexible pour continuer à évoluer.
