Quand notre pensée se fragmente
De l’apprentissage à l’expérience
Notre manière de penser n’est pas figée. Elle se construit progressivement, au fil de l’éducation, des apprentissages et des expériences de vie. Pourtant, cette construction a un paradoxe : plus nous apprenons, plus notre pensée s’enrichit… mais plus elle peut aussi se fragmenter.
Pendant l’enfance, puis la préadolescence et l’adolescence, nous sommes principalement dans une phase d’apprentissage. Nous découvrons le monde à travers nos parents, l’école, les règles, les croyances, les valeurs et les relations avec les autres. Pour comprendre ce monde complexe, notre cerveau organise les informations en catégories : « bien ou mal », « permis ou interdit », « réussite ou échec », « ami ou ennemi ».
Cette organisation est utile. Elle nous permet de donner rapidement du sens à ce que nous vivons. Mais elle peut aussi créer des cadres de pensée relativement rigides. Une remarque répétée par un parent peut devenir une croyance. Une expérience douloureuse peut devenir une règle intérieure. Une réussite peut devenir une définition de ce que nous sommes.
À l’âge adulte, le processus change. Nous apprenons moins principalement par l’enseignement et davantage par l’expérience directe de la vie : relations amoureuses, travail, échecs, responsabilités, pertes, réussites, rencontres et changements.
Ces expériences viennent parfois confirmer nos apprentissages précédents, mais elles peuvent aussi les contredire. Et c’est là que notre pensée peut soit gagner en souplesse, soit se rigidifier davantage.
Lorsqu’une personne reste fortement attachée aux catégories construites pendant son développement, elle peut avoir tendance à interpréter les nouvelles situations à travers d’anciens modèles. Elle ne voit alors plus seulement ce qui se passe : elle voit ce qu’elle pense que cela signifie.
La flexibilité psychologique consiste justement à pouvoir prendre de la distance avec ces modèles. Elle permet de reconnaître : « J’ai appris à penser de cette manière, mais cela ne signifie pas que cette manière de penser est toujours adaptée à la situation présente. »
Cette capacité est essentielle dans nos relations avec les autres.
Une pensée rigide peut nous amener à enfermer les personnes dans des catégories : « il est égoïste », « elle est trop sensible », « il est comme ça », « elle ne changera jamais ». À partir de cette étiquette, nous ne rencontrons plus réellement la personne : nous rencontrons l’image mentale que nous avons construite d’elle.
À l’inverse, une pensée plus flexible permet de laisser une place à la nuance et à l’évolution. Quelqu’un peut avoir eu un comportement blessant sans être entièrement « une mauvaise personne ». Une personne peut changer d’avis. Nous pouvons nous-mêmes évoluer.
La maturité psychologique ne consiste donc pas nécessairement à accumuler toujours plus de connaissances ou d’expériences. Elle consiste aussi à apprendre à réorganiser ce que nous avons appris.
Au fond, notre pensée se fragmente pour nous permettre de comprendre le monde. Mais avec le temps, l’enjeu devient de savoir réunir ces fragments sans les transformer en prisons.
Être psychologiquement flexible, c’est pouvoir conserver ses repères tout en acceptant que la réalité soit parfois plus complexe que nos catégories.
C’est peut-être l’une des grandes transitions de l’âge adulte : passer de « je sais comment les choses sont » à « je sais comment je les ai apprises, et je peux encore apprendre autrement ».
