La personne allégée de ses fragmentations intérieures
Réduire la fragmentation de l’esprit ne signifie pas devenir une personne parfaitement cohérente, sans contradictions, sans désirs ni conflits intérieurs. Cela signifie plutôt parvenir à faire coexister les différentes dimensions de son existence sans être constamment déchiré entre elles. Nous sommes traversés par de nombreux besoins : être aimé, être reconnu, être libre, posséder, réussir, être utile, avoir du pouvoir, vivre une sexualité satisfaisante, appartenir à un groupe, comprendre le monde et donner un sens à notre existence. Ces besoins ne sont ni mauvais ni nécessairement incompatibles. La difficulté apparaît lorsqu’un seul d’entre eux devient une exigence absolue et cherche à prendre le contrôle de toute notre vie.
La fragmentation apparaît alors lorsque différentes parties de nous-mêmes ne dialoguent plus. Nous pouvons avoir en nous celui qui veut réussir, celui qui veut être aimé, celui qui veut être libre, celui qui veut contrôler, celui qui veut être reconnu et celui qui voudrait simplement se retirer du monde. Une personne moins fragmentée n’est pas une personne qui a supprimé ses désirs, mais une personne capable de les observer, de les reconnaître et de les mettre en perspective sans être entièrement gouvernée par eux. Elle peut vouloir réussir sans faire de sa réussite la mesure de sa valeur, apprécier l’argent et le confort matériel sans considérer la possession comme la preuve de sa supériorité, rechercher le pouvoir sans en faire son identité, désirer une relation sexuelle ou affective sans transformer ce désir en besoin de possession ou de validation personnelle, et chercher à être utile sans avoir besoin de devenir indispensable.
Cette personne supporte également mieux les contradictions. Nous pouvons aimer quelqu’un tout en étant profondément en désaccord avec lui, vouloir être proches des autres tout en ayant besoin de solitude, être ambitieux tout en reconnaissant que la réussite ne garantit pas le bonheur, aimer la vie tout en sachant qu’elle est fragile et qu’elle prendra fin. Nous pouvons aussi ressentir un profond besoin de sens tout en reconnaissant que le monde ne nous fournit peut-être aucun sens définitif. La personne psychologiquement plus intégrée ne cherche pas systématiquement à éliminer ces contradictions : elle apprend à les contenir. Elle n’a plus besoin de transformer chaque tension intérieure en conflit ou de choisir immédiatement entre deux aspects d’elle-même.
C’est ici que la pensée d’Albert Camus peut être particulièrement féconde. Chez Camus, l’absurde naît notamment de la confrontation entre notre besoin humain de sens et le silence du monde. Nous voulons comprendre pourquoi nous sommes là, pourquoi nous souffrons, pourquoi nous aimons et ce qui justifie notre existence, mais le monde ne nous garantit aucune réponse définitive. La réaction pourrait être le désespoir ou la fuite ; Camus propose plutôt une forme de lucidité : accepter cette absence de réponse ultime sans renoncer pour autant à vivre. Cette idée peut contribuer à réduire profondément la fragmentation intérieure. Si je n’ai pas besoin de trouver une justification absolue à mon existence, je peux commencer à vivre au lieu de passer toute ma vie à essayer de prouver que ma vie a une valeur. Je peux aimer sans avoir besoin de posséder, réussir sans avoir besoin de démontrer que je mérite d’exister, être utile sans avoir besoin que mon utilité me rende indispensable, créer sans avoir besoin que ma création soit éternelle et vivre sans exiger de la vie qu’elle me garantisse quelque chose.
Une personne allégée de ses fragmentations ne cherche donc pas nécessairement à supprimer ses besoins ; elle cherche à les remettre à leur juste place. Le besoin matériel devient une composante de la vie et non son centre absolu. Le besoin de relations devient une possibilité de rencontre et non une dépendance permanente à l’approbation. Le désir sexuel peut être vécu comme une dimension naturelle et importante de l’existence sans être confondu avec la valeur personnelle, la domination ou la possession. Le besoin de réussite peut devenir une source d’énergie, d'accomplissement et de création plutôt qu’une tentative permanente de réparer une insuffisance intérieure. Le besoin de pouvoir peut lui-même changer de nature: au lieu de chercher à contrôler les autres, il peut devenir la capacité d’agir sur sa propre vie, de prendre des décisions et d’assumer leurs conséquences. Quant au besoin de sens, il peut évoluer vers quelque chose de plus simple et de plus libre: donner du sens à ce que l’on fait sans exiger que l’univers nous fournisse un sens absolu.
Il serait cependant facile de confondre détachement et indifférence. Être moins fragmenté ne signifie pas ne plus rien désirer. Au contraire, une personne plus intégrée peut désirer intensément, aimer profondément, travailler avec passion, défendre ses convictions, rechercher la beauté, créer, avoir une sexualité épanouie, gagner de l’argent, réussir et construire des projets. La différence essentielle est qu’elle peut perdre sans se perdre elle-même. Elle peut échouer sans conclure qu’elle est un échec, être rejetée sans conclure qu’elle ne vaut rien, perdre une relation sans considérer que toute sa vie est détruite, perdre du pouvoir sans perdre son identité et changer d’avis sans ressentir qu’elle trahit qui elle est. C’est peut-être cela, finalement, la véritable souplesse psychologique : pouvoir changer de position, de projet ou de manière de voir sans avoir l’impression de perdre son être.
Cette transformation modifie également profondément la relation aux autres. Lorsqu’une personne est fortement fragmentée intérieurement, elle peut utiliser les autres pour résoudre ses propres conflits : obtenir leur admiration, leur amour, leur désir, leur soumission ou leur validation. Une personne plus intégrée a moins besoin de transformer les autres en instruments de réparation personnelle. Elle peut rencontrer quelqu’un sans chercher immédiatement à savoir ce que cette personne peut lui apporter, écouter sans préparer constamment sa défense, être en désaccord sans chercher à détruire l’autre et reconnaître ses erreurs sans vivre cette reconnaissance comme une humiliation. Elle peut également laisser aux autres leur liberté et accepter qu’ils soient, eux aussi, contradictoires, changeants et incomplets. Elle ne demande plus nécessairement aux autres d’être cohérents avec l’image qu’elle a construite d’eux.
La légèreté psychologique n’est donc pas l’absence de poids, de problèmes, de désirs, de peurs ou de contradictions. Elle signifie plutôt que ces éléments ne se combattent plus en permanence à l’intérieur de soi. On peut avoir plusieurs besoins sans devoir en faire un absolu, plusieurs identités sans devoir se réduire à une seule définition de soi et plusieurs aspirations sans être obligé de les satisfaire toutes simultanément. On peut être fort et vulnérable, ambitieux et humble, sexuel et affectueux, libre et attaché, solitaire et sociable, intéressé par le monde matériel tout en étant profondément préoccupé par les questions existentielles. La personne moins fragmentée ne cherche pas nécessairement à devenir une chose unique ; elle cherche à devenir suffisamment unifiée pour pouvoir accueillir sa propre complexité.
C’est peut-être là que Camus nous offre une idée particulièrement puissante : nous n’avons pas besoin de résoudre complètement le mystère de l’existence pour la vivre pleinement. Il est possible de reconnaître l’absurde, de renoncer aux certitudes absolues et pourtant de choisir la vie. Aimer, créer, agir, désirer, partager, réussir parfois, échouer parfois et recommencer. Non pas parce que la vie nous promet une réponse définitive, mais parce que nous sommes là, maintenant, et que cette vie peut encore être vécue.
La personne allégée de ses fragmentations ne possède donc pas nécessairement plus de réponses. Elle a simplement moins besoin de réponses absolues pour pouvoir vivre.
