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Comprendre leur pouvoir d’attraction pour mieux s’en libérer
L’adhésion à des idées d’extrême droite, qu’elles soient fondées sur le rejet de l’immigration, la peur du « grand remplacement », le repli identitaire religieux ou certaines formes d’extrémisme religieux, est souvent analysée à travers des facteurs sociaux, économiques ou culturels. Ces éléments comptent, bien sûr. Mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi ces idées procurent parfois un sentiment de certitude, de fierté, voire de satisfaction intime à ceux qui y adhèrent.
Car ces idéologies activent un mécanisme plus discret mais redoutablement efficace : un circuit de récompense de l’ego. Elles ne promettent pas nécessairement une amélioration concrète de la vie, mais elles offrent quelque chose de psychologiquement très puissant : le sentiment d’avoir raison, d’appartenir à un groupe « lucide », de se situer du bon côté de l’histoire face à une masse présentée comme aveugle ou manipulée.
Dans un monde complexe, instable et anxiogène, ces discours simplifient la réalité. Ils transforment des peurs diffuses en récits clairs, désignent des responsables identifiables et proposent une identité forte. L’individu ne se sent plus perdu : il devient dépositaire d’une vérité. Cette transformation est gratifiante. Elle soulage l’angoisse et renforce l’estime de soi, même si elle repose sur des représentations fausses ou caricaturales.
C’est précisément là que la réflexion d’Immanuel Kant, notamment dans la Critique de la raison pratique, apporte un éclairage décisif. Kant distingue radicalement deux choses : agir parce que c’est juste, et agir parce que cela nous fait du bien. Pour lui, une action n’est véritablement morale que lorsqu’elle est accomplie par devoir, c’est-à-dire par respect pour une loi morale que la raison reconnaît comme valable pour tous. Dès qu’une action est motivée principalement par la peur, la colère, le ressentiment ou le besoin de reconnaissance, elle quitte le domaine de la morale pour entrer dans celui de l’inclination.
Or, les idéologies extrêmes fonctionnent précisément sur ces ressorts émotionnels. Elles donnent l’illusion de la vertu en provoquant une forte intensité affective. On se sent indigné, courageux, indocile, parfois même héroïque. Mais cette intensité n’est pas un critère de moralité. Se sentir moral n’équivaut pas à l’être. Kant mettait déjà en garde contre cette confusion : le sentiment de pureté morale peut être l’un des plus grands pièges de l’ego.
Un autre point central de la pensée kantienne permet de démonter ces discours : l’exigence d’universalité. Pour Kant, une règle morale n’a de valeur que si elle peut s’appliquer à tous sans contradiction. Une idée qui ne fonctionne que pour « nous » contre « eux », une morale qui justifie l’exclusion, la hiérarchisation ou la déshumanisation de certains groupes, échoue immédiatement à ce test. Elle peut renforcer une identité, mais elle ne peut pas fonder une société juste.
Les idéologies radicales donnent pourtant à leurs adeptes le sentiment d’être libres, indépendants, affranchis du politiquement correct ou de la pensée dominante. Mais cette liberté est souvent illusoire. En réalité, l’individu adopte des récits préfabriqués, répète des slogans, s’aligne sur une vision du monde fournie clé en main par un groupe, un leader ou une tradition sacralisée. Kant parlerait ici d’un renoncement à l’autonomie morale : on obéit à une autorité extérieure tout en croyant penser par soi-même.
Sortir de ces logiques ne passe pas par la confrontation brutale ou la stigmatisation. Cela commence par un déplacement du regard. Au lieu de débattre immédiatement du contenu des idées, il est souvent plus fécond de s’interroger sur ce qu’elles procurent intérieurement. Quel besoin apaisent-elles ? Quelle peur rendent-elles supportable ? Pourquoi ai-je besoin d’un ennemi pour me sentir juste ou légitime ? Ces questions ne visent pas à culpabiliser, mais à desserrer l’emprise narcissique de l’idéologie.
La pensée kantienne invite finalement à un effort exigeant mais libérateur : accepter l’incertitude, la complexité et le doute, plutôt que la certitude confortable et agressive. Penser moralement, ce n’est pas se sentir supérieur, mais reconnaître en chaque être humain une fin en soi, jamais un simple moyen pour rassurer une identité fragile.
Les idéologies extrêmes séduisent parce qu’elles récompensent l’ego. La morale, au sens kantien, commence précisément là où l’on renonce à cette récompense.
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