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L’Amérique de tous : naissance, contradictions et crépuscule d’un soft power mondial

5 days ago

Temps de lecture : 4 min

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, les États-Unis ont exercé une influence unique dans l’histoire moderne. Une puissance qui ne reposait pas seulement sur l’armée ou l’économie, mais sur une capacité rare : faire rêver le monde. Par Hollywood, la musique, la technologie, l’université, l’esprit pionnier et l’innovation permanente, l’Amérique semblait appartenir à tous — ou, du moins, à tous ceux qui n’en avaient pas fait un ennemi juré, un « satan géopolitique ».

Ce lien affectif, culturel et symbolique a longtemps permis aux États-Unis de dominer sans toujours contraindre. C’était le règne du soft power.


Hollywood, musique, tech : quand l’Amérique devenait universelle

Le cinéma américain a imposé des récits globaux : le héros individuel, la réussite par l’effort, la liberté contre l’oppression. Les séries télévisées, puis les plateformes de streaming, ont diffusé des modes de vie, un langage, des codes sociaux reconnaissables partout.

La musique — du jazz au hip-hop, du rock à la pop — a servi de bande-son à plusieurs générations sur tous les continents. Elle a souvent été plus influente que n’importe quel discours diplomatique.

La technologie, enfin, a achevé de mondialiser l’Amérique :les géants du numérique ont structuré l’Internet, les communications, le commerce et l’accès au savoir. Les universités américaines ont attiré les élites mondiales, créant des réseaux transnationaux durables. Le dollar, les standards technologiques et l’anglais comme langue globale ont renforcé cette centralité.

Les États-Unis ne dominaient pas seulement : ils étaient désirés.


Un attachement paradoxal, bâti sur un oubli collectif

Pourtant, cette appartenance mondiale n’aurait jamais dû être aussi naturelle. Elle reposait sur une amnésie historique profonde.

La construction des États-Unis commence par l’extermination et la dépossession des peuples amérindiens. Elle se poursuit par l’esclavage, puis par une ségrégation raciale institutionnelle qui perdure jusque dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.

À l’extérieur, la promotion de la liberté s’accompagne très tôt de politiques de domination :la doctrine Monroe légitime l’ingérence dans toute l’Amérique latine ; la Guerre froide justifie coups d’État et dictatures soutenues ou tolérées ; le Plan Condor coordonne la répression politique de régimes autoritaires en Amérique du Sud avec l’appui de Washington.

Mais tant que le soft power fonctionnait, ces réalités restaient secondaires dans l’imaginaire mondial.


Vietnam, Irak, Afghanistan : quand le mythe se fissure

Certaines guerres rendent toutefois l’illusion impossible à maintenir.

Au Vietnam, la première guerre télévisée, le monde découvre une Amérique capable de détruire massivement, d’utiliser le napalm et des armes chimiques, et surtout de perdre. Cette guerre brise le mythe de l’invincibilité morale et militaire, et fracture durablement la société américaine.

L’Irak, en 2003, constitue un effondrement moral majeur. La guerre est fondée sur des mensonges, provoque le chaos régional, la destruction d’un État et une violence durable. Les images d’Abou Ghraib ancrent l’idée d’un double standard irréconciliable entre discours et pratiques.

L’Afghanistan clôt le cycle. Vingt ans de guerre, des milliers de milliards dépensés, pour un effondrement éclair. Kaboul, 2021, devient le symbole d’une superpuissance technologiquement dominante mais politiquement incapable de construire.

Ces conflits ne détruisent pas seulement des pays :ils consomment le capital symbolique américain.


Israël : le soutien inconditionnel comme rupture morale globale

À ces guerres s’ajoute un autre facteur de délégitimation massive : le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël, et plus particulièrement aux gouvernements dirigés par Benyamin Netanyahou.

Malgré :

  • l’occupation prolongée,

  • la colonisation continue en violation du droit international,

  • les opérations militaires provoquant des destructions massives et des pertes civiles répétées,

  • les accusations croissantes de crimes de guerre et de violations systématiques des droits humains,

Washington maintient un appui militaire, diplomatique et financier quasi automatique, bloquant régulièrement toute sanction ou résolution contraignante sur la scène internationale.


Pour une grande partie du monde — Moyen-Orient, Afrique, Asie, Amérique latine — ce soutien est perçu comme la preuve définitive du deux poids, deux mesures américain.

Là où les États-Unis se présentent comme défenseurs du droit international et des civils ailleurs, ils apparaissent ici comme les garants de l’impunité d’un allié stratégique. Cette position détruit ce qui restait de crédibilité morale dans les discours sur les droits humains.


La fracture interne : ICE, répression et fin du récit libéral

La perte de soft power ne vient pas uniquement de l’extérieur. Elle est aussi alimentée par des évolutions internes de plus en plus visibles.

Les actions de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), notamment depuis la présidence Trump, ont profondément choqué l’opinion internationale :

  • détentions massives,

  • séparations de familles,

  • conditions de rétention dénoncées par des ONG,

  • criminalisation systématique de l’immigration.

Ces pratiques, largement médiatisées, entrent en contradiction frontale avec le récit fondateur des États-Unis comme nation d’immigrants et terre d’accueil.

👉 Pour le monde, l’Amérique ne ressemble plus à un refuge, mais à un État obsédé par le contrôle, la peur et l’exclusion.


Donald Trump : la rupture assumée

Si les guerres, Israël et l’ICE ont fragilisé le soft power américain, Donald Trump en marque l’assomption totale.

Pour la première fois, les États-Unis semblent renoncer explicitement à l’exemplarité :

  • rejet du multilatéralisme,

  • mépris affiché pour les alliances,

  • discours brutal, transactionnel,

  • abandon de toute prétention morale universelle.

L’Amérique ne cherche plus à séduire.Elle impose, menace, se replie.

👉 Ce n’est plus une contradiction : c’est une doctrine.


La fin de “l’Amérique de tous” : conséquences mondiales

  • Europe : éloignement stratégique, méfiance politique, autonomie recherchée.

  • Moyen-Orient : rejet profond, réalignements, perte totale de crédibilité morale.

  • Afrique : diversification des partenariats, recul de l’influence américaine.

  • Asie : montée d’alternatives stratégiques, soft power américain relativisé.

  • Monde numérique : contestation de la domination culturelle et technologique.


Conclusion : un empire culturel qui se défait de l’intérieur

Les États-Unis ont longtemps appartenu au monde parce qu’ils incarnaient une promesse, malgré leurs crimes fondateurs.

Mais :

  • le Vietnam a révélé leurs limites,

  • l’Irak a détruit leur crédibilité,

  • l’Afghanistan a exposé leur impuissance,

  • le soutien inconditionnel à Israël a ruiné leur discours moral,

  • l’ICE et la répression interne ont brisé le récit libéral,

  • et Donald Trump a officialisé l’abandon du rôle universaliste.

L’“Amérique de tous” ne disparaît pas parce que d’autres puissances montent,mais parce que les États-Unis ont cessé de vouloir être autre chose qu’eux-mêmes.

Le monde n’assiste pas à la chute d’un empire militaire,mais à l’effacement d’un empire symbolique.

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