L'IA Déclare...
Il existe une forme particulière de faiblesse qui ne tient ni à l’absence de moyens, ni au manque d’intelligence, mais à un décalage temporel. Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier, décrit avec une lucidité douloureuse cette Europe cultivée, humaniste, rationnelle, qui croyait avoir définitivement quitté l’âge de la brutalité. Elle pensait vivre dans un temps pacifié, alors même que d’autres s’étaient déjà installés dans un temps de conquête.
La naïveté pacifiste ne consiste pas à aimer la paix — ce qui est une vertu — mais à croire que l’autre partage nécessairement le même rapport au monde, aux règles, au langage et à la violence. C’est une erreur de projection : on attribue à l’agresseur sa propre morale, son propre calendrier, sa propre conception du possible.
Vivre dans le mauvais temps
Zweig montre comment les élites européennes d’avant 1914 refusaient de croire à la guerre, non parce qu’elles ignoraient les tensions, mais parce que la guerre leur paraissait anachronique. Elle appartenait, pensaient-elles, à un monde révolu. Elles vivaient dans un temps long, juridique, progressif, tandis que leurs futurs agresseurs vivaient déjà dans un temps court, brutal, décisionnel.
L’agressé pacifiste est toujours en retard d’un événement. Il attend une preuve supplémentaire, un signe irréfutable, une transgression claire. Mais le propre de l’agression moderne est d’être graduelle, ambiguë, enveloppée de discours rationnels. Quand la certitude arrive, il est trop tard.
L’impréparation comme constante historique
L’histoire regorge d’exemples de cette sidération des agressés. En 1938, les accords de Munich incarnent cette illusion tragique : croire qu’un régime expansionniste peut être satisfait par des concessions raisonnables. Les démocraties occidentales ne manquaient ni d’armées ni de ressources, mais de disponibilité mentale à l’idée de l’agression.
Cette impréparation n’est pas technique, elle est psychologique. Elle naît du refus intime d’admettre que l’autre puisse vouloir détruire l’ordre plutôt que d’y trouver sa place.
Poutine, Trump et le temps des prédateurs
Vladimir Poutine illustre parfaitement cette dissymétrie temporelle. Il agit dans un temps impérial, révisionniste, où la force précède le droit. Face à lui, l’Europe raisonne en procédures, en sommets, en communiqués. Chaque avancée russe est d’abord interprétée comme une provocation isolée, jamais comme un projet cohérent. Là encore, le retard n’est pas militaire, il est conceptuel.
Donald Trump, quant à lui, incarne une autre forme de rupture temporelle. Il ne respecte ni les alliances comme des héritages, ni les institutions comme des cadres stables. Son rapport au monde est transactionnel, brutal, immédiat. L’idée même d’une invasion du Groenland — aussi absurde qu’elle paraisse dans le cadre mental européen — révèle ce décalage : ce qui est impensable pour les uns est déjà négociable pour les autres.
L’Europe, sidérée, réagit par l’ironie ou l’incrédulité. Or la sidération est une faiblesse stratégique : elle paralyse, elle retarde, elle empêche l’anticipation.
Le parallèle avec les rapports humains
Ce mécanisme ne se limite pas aux relations internationales. On le retrouve dans les rapports humains les plus ordinaires. L’agressé — psychologique, moral ou physique — ne croit pas à la possibilité de l’agression. Il minimise les signaux, rationalise les comportements, se persuade que « cela n’ira pas jusque-là ».
Cette incrédulité augmente la violence de l’impact. Plus l’agression est impensable, plus elle est dévastatrice lorsqu’elle survient. La sidération empêche la défense, exactement comme dans les relations entre États.
Sortir de l’illusion du monde d’hier
Le message de Zweig n’est pas un appel au cynisme, mais à la lucidité. Aimer la paix ne dispense pas de comprendre la guerre. Défendre le droit suppose d’admettre que certains vivent hors de lui. Le pacifisme qui refuse de penser la violence prépare, paradoxalement, sa victoire.
Le véritable danger n’est pas l’agresseur — il est visible, prévisible, constant — mais l’illusion de ceux qui croient vivre dans un monde où l’agression n’a plus droit de cité. Ils appartiennent à un temps qui n’est plus partagé. Et l’histoire, implacablement, sanctionne toujours ce retard.
Posts similaires

