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La nouvelle fabrique de l'obéissance V

  • S. B.
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture
« Le plus grand danger n'est pas que les hommes soient privés d'information, mais qu'ils ne sachent plus à laquelle se fier. »

Pendant des siècles, la fabrication de l'obéissance relevait presque exclusivement des États. Les rois disposaient de leurs messagers, les Églises de leurs prédicateurs, les empires de leurs proclamations, les partis de leurs journaux et les dictatures de leur propagande. Celui qui contrôlait les moyens de communication contrôlait largement le récit collectif. L'arrivée d'Internet semblait annoncer la fin de cette domination. Pour la première fois dans l'histoire, chacun pouvait publier un texte, diffuser une vidéo, contester un gouvernement ou accéder à des informations venues de l'autre bout du monde sans passer par les médias traditionnels. Beaucoup y virent la promesse d'une démocratie plus directe, d'une circulation plus libre des idées et d'un affaiblissement durable de tous les pouvoirs.


Cette promesse s'est révélée plus ambiguë que prévu. Les réseaux numériques ont effectivement multiplié les sources d'information, mais ils ont également transformé la manière dont les individus construisent leurs convictions. Là où les anciennes propagandes cherchaient à imposer une vérité unique, les nouvelles technologies permettent parfois de créer des réalités parallèles. Deux citoyens vivant dans la même ville peuvent désormais recevoir des informations totalement différentes, suivre des médias qui ne partagent aucune source commune et développer une vision du monde presque incompatible avec celle de leur voisin.


Les algorithmes jouent un rôle central dans cette évolution. Leur objectif premier n'est pas politique ; il est économique. Ils cherchent à retenir l'attention le plus longtemps possible. Or les recherches en psychologie montrent que la peur, la colère, l'indignation et la surprise suscitent davantage d'engagement que les informations nuancées. Les contenus les plus émotionnels sont donc souvent mis en avant, non parce qu'ils seraient plus vrais, mais parce qu'ils génèrent davantage de réactions. Sans intention idéologique particulière, ces mécanismes peuvent contribuer à polariser le débat public.

Cette polarisation constitue une opportunité pour tous les pouvoirs. Un citoyen en colère partage davantage, vérifie moins et écoute plus volontiers ceux qui confirment ce qu'il pense déjà. Les gouvernements ne sont d'ailleurs plus les seuls à utiliser ces dynamiques. Des partis politiques, des groupes militants, des entreprises, des puissances étrangères et parfois de simples particuliers participent à cette compétition permanente pour capter l'attention. La bataille ne consiste plus seulement à convaincre ; elle consiste d'abord à occuper l'espace mental.


Le phénomène le plus surprenant est sans doute que la censure n'est plus toujours nécessaire. Dans les régimes autoritaires classiques, un journal était interdit, un livre saisi ou une émission supprimée. Aujourd'hui, il suffit parfois de noyer une information importante sous des milliers de messages contradictoires. Lorsque tout semble vrai, plus rien ne paraît certain. L'excès d'information peut produire un effet proche de l'absence d'information : le doute permanent. Cette stratégie a été observée dans plusieurs campagnes de désinformation où l'objectif n'était pas de faire croire une version unique des faits, mais d'affaiblir la confiance dans toute version des faits.


La fabrique de l'obéissance emprunte également un autre chemin : celui du conformisme numérique. Les individus observent les réactions de leur entourage avant de s'exprimer. Ils mesurent le risque d'être contredits, moqués ou exclus d'un groupe. Ce phénomène n'est pas nouveau ; il existait bien avant Internet. Mais les plateformes lui donnent une visibilité inédite. Les approbations, les commentaires et les partages rendent immédiatement perceptible ce qui est applaudi ou condamné. Beaucoup finissent par adapter spontanément leur discours à ce qu'ils pensent être l'opinion dominante. Le contrôle social ne passe plus seulement par l'État ; il est parfois exercé par la communauté elle-même.


Les démocraties sont particulièrement confrontées à ce défi. Leur force réside dans le pluralisme des idées, mais ce pluralisme suppose un espace public où les désaccords peuvent s'exprimer sans que chaque divergence soit perçue comme une menace existentielle. Lorsque chaque camp considère l'autre non plus comme un adversaire mais comme un danger absolu pour la nation, la logique du compromis s'efface progressivement. Les responsables politiques peuvent être tentés d'alimenter cette polarisation, car elle mobilise les électeurs et renforce la fidélité de leurs partisans. Pourtant, une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté de voter ; elle se mesure aussi à la capacité de débattre sans transformer chaque désaccord en guerre culturelle.


Les nouvelles technologies ne sont donc ni des instruments de libération ni des instruments de domination par nature. Elles sont des accélérateurs. Elles peuvent renforcer la circulation des connaissances, faciliter la mobilisation citoyenne, révéler des abus ou soutenir les lanceurs d'alerte. Elles peuvent aussi amplifier les rumeurs, les manipulations, les campagnes de désinformation ou les réflexes de conformisme. Comme les religions, les idéologies ou les récits nationaux avant elles, elles deviennent ce que les sociétés décident d'en faire.


C'est peut-être la grande leçon de cette enquête. Les techniques changent, les supports évoluent, les discours se modernisent. Pourtant, les ressorts de l'obéissance restent étonnamment constants. Les hommes continuent de chercher des certitudes, des appartenances, des figures de confiance et des récits capables de donner un sens au monde. Le pouvoir, quel qu'il soit, continuera toujours de s'adresser à ces besoins fondamentaux. La question n'est donc pas de savoir si la fabrique de l'obéissance disparaîtra un jour. Elle est de savoir si les citoyens conserveront les outils intellectuels qui leur permettent de la reconnaître lorsqu'elle change de visage.


C'est là que réside la responsabilité des sociétés libres. Leur avenir dépend moins de la perfection de leurs institutions que de la capacité de leurs citoyens à exercer un esprit critique, à accepter le doute, à confronter les sources et à reconnaître que nul pouvoir, aucune idéologie et aucune technologie ne peuvent prétendre détenir seuls la vérité. La liberté n'est jamais un état définitivement acquis ; elle est une discipline de l'esprit.

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