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La fabrique de l'obéissance III

  • S. B.
  • il y a 5 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Quand le Parti remplace Dieu


« Toutes les idéologies sont des simplifications de la réalité. C'est leur force et leur danger. »— Inspiré de la pensée de Hannah Arendt


Les révolutions du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle semblaient annoncer une rupture définitive. Les monarchies de droit divin reculaient, les sociétés se sécularisaient, les sciences progressaient et l'autorité religieuse perdait progressivement son monopole sur les consciences. Beaucoup imaginèrent que la politique allait enfin devenir un domaine gouverné uniquement par la raison. Le pouvoir ne prétendrait plus parler au nom de Dieu mais au nom des citoyens. Les décisions seraient discutées, contestées, votées. La vérité ne descendrait plus du ciel ; elle émergerait du débat.

L'histoire prit une direction plus complexe.


En quelques décennies apparurent de nouvelles croyances qui n'avaient plus rien de religieux mais qui fonctionnaient souvent comme des religions. Elles promettaient elles aussi un monde meilleur, expliquaient le passé, annonçaient l'avenir et désignaient les ennemis de l'humanité. Elles possédaient leurs textes fondateurs, leurs prophètes, leurs fidèles, leurs martyrs et leurs hérétiques. Elles exigeaient parfois davantage de foi que les religions qu'elles prétendaient remplacer.


Le pouvoir venait de découvrir qu'il pouvait fabriquer une obéissance sans Dieu.

Il lui suffisait de fabriquer une vérité.


Toutes les grandes idéologies modernes reposent sur une promesse simple. Elles affirment avoir découvert la clé qui permet enfin de comprendre l'histoire humaine. Les difficultés du présent ne seraient qu'une étape transitoire avant l'avènement d'un monde nouveau. Les souffrances auraient un sens. Les sacrifices seraient nécessaires. Les générations actuelles devraient accepter les privations afin que les générations futures connaissent enfin le bonheur promis.


Cette promesse est extraordinairement puissante. Elle transforme les difficultés présentes en investissement pour un avenir radieux. Plus les sacrifices sont importants, plus la promesse devient difficile à abandonner. Admettre que l'idéologie s'est trompée reviendrait à reconnaître que les souffrances consenties n'avaient peut-être servi à rien. Beaucoup préfèrent alors renforcer leur croyance plutôt que d'affronter cette possibilité.


Le XXᵉ siècle offre plusieurs exemples de cette mécanique. En Union soviétique, le marxisme-léninisme n'était pas présenté comme une opinion parmi d'autres mais comme une science de l'Histoire. Les dirigeants affirmaient connaître les lois inéluctables qui conduiraient l'humanité vers une société sans classes. Dans une telle vision, celui qui contestait le Parti ne s'opposait pas seulement à un gouvernement ; il s'opposait au sens même de l'Histoire. L'adversaire politique devenait un obstacle au progrès de l'humanité.

Le même mécanisme apparaît, sous d'autres formes, dans le maoïsme en Chine durant la période de la Révolution culturelle. Les citations de Mao Zedong étaient apprises, récitées et diffusées comme des vérités indiscutables. Le célèbre « Petit Livre rouge » ne servait pas seulement à exposer une doctrine ; il devenait un guide moral, presque un livre de sagesse politique. Les réunions d'autocritique, où chacun devait reconnaître publiquement ses erreurs idéologiques, rappelaient par certains aspects des pratiques de confession, même si leurs objectifs étaient évidemment différents.


Le national-socialisme en Allemagne développa lui aussi une vision totale du monde. La race y occupait la place qu'occupait auparavant le salut dans certaines conceptions religieuses. Tout devait être interprété à travers cette grille unique : l'histoire, la biologie, l'économie, l'art, l'éducation. Une seule explication suffisait à rendre compte de toute la réalité. C'est précisément ce qui caractérise les idéologies totalisantes : elles réduisent la complexité du monde à un principe unique censé tout expliquer.


Cette simplification constitue leur principale force. Le monde est compliqué. Les sociétés sont traversées par des contradictions permanentes. Les individus hésitent, doutent, changent d'avis. Une idéologie offre au contraire une lecture claire : les bons d'un côté, les mauvais de l'autre ; les oppresseurs et les opprimés ; les patriotes et les traîtres ; les croyants et les ennemis de la foi ; le peuple authentique et ceux qui l'auraient trahi. L'incertitude disparaît au profit de la certitude.


C'est pourquoi les idéologies produisent souvent une forme d'obéissance plus profonde que la simple peur. Un homme terrorisé obéit tant que le policier est présent. Un homme convaincu continue d'obéir même lorsqu'il est seul. Il devient le gardien volontaire de l'orthodoxie. Il corrige ses voisins, surveille ses collègues, dénonce les déviants, parfois avec une sincérité absolue. Le pouvoir n'a plus besoin de contrôler chaque citoyen ; les citoyens commencent à se contrôler mutuellement.


La philosophe Hannah Arendt remarquait que les grands systèmes totalitaires ne cherchaient pas seulement à obtenir l'obéissance extérieure. Ils voulaient transformer la manière même dont les individus percevaient la réalité. Lorsque chacun finit par répéter les mêmes mots, employer les mêmes catégories et raisonner selon les mêmes schémas, le pouvoir atteint un objectif plus ambitieux que la simple domination : il façonne les esprits.

Pour y parvenir, toutes les idéologies utilisent des mécanismes remarquablement proches. Elles élaborent un récit fondateur, identifient un responsable unique aux difficultés de la société, promettent un avenir meilleur et désignent un groupe chargé de conduire le peuple vers ce futur. Le chef devient l'interprète privilégié de cette vérité. Ses erreurs sont minimisées, ses succès amplifiés. Les échecs sont attribués aux ennemis, aux saboteurs ou aux circonstances. Peu à peu, le chef cesse d'être simplement un dirigeant. Il devient celui qui voit plus loin que les autres.


À partir de ce moment, une critique du dirigeant peut être présentée comme une attaque contre la cause elle-même. Le débat politique se transforme en affrontement moral. On ne discute plus des décisions ; on mesure la fidélité des individus. Les mots changent selon les époques, mais la logique demeure. L'hérétique d'hier devient aujourd'hui le contre-révolutionnaire, le traître, l'ennemi du peuple, le complotiste, l'agent de l'étranger ou toute autre figure permettant de délégitimer l'opposition sans répondre à ses arguments.

Les démocraties ne sont pas immunisées contre cette tentation. Elles connaissent elles aussi des récits simplificateurs, des polarisations extrêmes et des responsables politiques qui présentent leurs adversaires comme des menaces existentielles plutôt que comme des concurrents légitimes. La différence fondamentale réside toutefois dans l'existence d'institutions indépendantes capables de limiter cette dérive : une presse pluraliste, une justice autonome, des élections libres et la possibilité d'une alternance politique. Tant que ces contre-pouvoirs demeurent effectifs, aucune vérité officielle ne peut s'imposer durablement sans être contestée.


C'est précisément cette contestation qui devient insupportable pour les pouvoirs fondés sur une vérité absolue. Car toute idéologie, toute religion politique et tout système qui prétend détenir seul la vérité finit inévitablement par rencontrer un obstacle : les institutions qui rappellent qu'aucun pouvoir n'est au-dessus des règles communes. Les juges, les journalistes, les universités, les chercheurs, les associations ou les parlements deviennent alors moins des partenaires que des limites. Ce n'est plus seulement l'obéissance des citoyens qu'il faut obtenir ; c'est aussi celle des contre-pouvoirs.


L'histoire montre que c'est souvent à ce moment précis que se joue l'avenir d'un régime. Lorsqu'un pouvoir commence à considérer la justice comme un obstacle plutôt que comme une garantie, lorsque les tribunaux sont accusés d'empêcher la volonté populaire ou que la presse est décrite comme l'ennemie du peuple, une nouvelle étape est franchie. La question n'est plus seulement de convaincre les citoyens ; elle devient celle de savoir qui possède le dernier mot. Les débats contemporains observés dans plusieurs démocraties, qu'il s'agisse des tensions entre le pouvoir exécutif et les juridictions aux États-Unis ou des controverses autour du rôle de la Cour suprême en Israël, illustrent combien cette question demeure actuelle. La vitalité d'une démocratie se mesure précisément à la capacité de ces institutions à continuer de jouer leur rôle malgré les pressions.


Car la véritable fabrique de l'obéissance ne repose jamais sur un seul pilier. Les religions, les mémoires nationales et les idéologies ne sont que les grandes architectures. Pour fonctionner durablement, elles ont besoin d'outils beaucoup plus concrets : contrôler l'information, récompenser les fidèles, intimider les opposants, créer des ennemis, façonner l'école, affaiblir les contre-pouvoirs et utiliser la peur sans en faire un usage permanent. Depuis des siècles, tous les pouvoirs puisent, à des degrés divers, dans cette même boîte à outils.


C'est cette mécanique universelle qu'il faut maintenant démonter pièce par pièce.

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