La fabrique de l'obéissance IV
- S. B.
- il y a 2 jours
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Les ingénieurs de l'obéissance
« Le pouvoir n'est pas seulement ce qui contraint. Il est aussi ce qui façonne les comportements. »— Inspiré des travaux de Michel Foucault
À ce stade de notre enquête, une évidence s'impose. Les religions, les idéologies, les récits nationaux ou les grandes causes ne constituent pas, en eux-mêmes, les véritables instruments de l'obéissance. Ils n'en sont que les véhicules. Depuis l'Antiquité, les pouvoirs changent de visage, mais ils utilisent une boîte à outils remarquablement stable. Les souverains de l'Égypte ancienne, les empereurs romains, les monarchies absolues, les régimes révolutionnaires, les dictatures du XXᵉ siècle et les démocraties contemporaines ne poursuivent pas toujours les mêmes objectifs. En revanche, ils connaissent tous les mêmes ressorts psychologiques. Ils savent qu'un individu agit rarement après un raisonnement parfaitement rationnel. Il agit parce qu'il espère, parce qu'il craint, parce qu'il fait confiance, parce qu'il imite les autres ou parce qu'il a le sentiment d'appartenir à un groupe. Les véritables ingénieurs de l'obéissance ont toujours travaillé sur ces émotions bien avant que les neurosciences ou la psychologie sociale ne leur donnent un nom.
Le premier enseignement de l'histoire est d'ailleurs contre-intuitif. Contrairement à une idée largement répandue, les pouvoirs durables ne gouvernent presque jamais uniquement par la peur. La peur est spectaculaire, mais elle est coûteuse. Elle exige des prisons, une police nombreuse, des services de renseignement, une surveillance permanente et un appareil répressif considérable. Un régime qui ne tient que par la terreur révèle souvent sa propre faiblesse : il doit rappeler chaque jour son existence parce qu'il n'a pas réussi à convaincre. Les pouvoirs les plus solides cherchent au contraire à rendre la contrainte presque invisible. Leur réussite ne se mesure pas au nombre d'arrestations mais au nombre de citoyens qui finissent par considérer les décisions du pouvoir comme naturelles. L'objectif ultime n'est pas de faire taire les opposants ; il est de faire en sorte que la majorité ne voie même plus l'utilité de s'opposer.
La psychologie moderne confirme largement cette intuition. Nous sommes des êtres profondément sociaux. Les expériences menées par Solomon Asch sur le conformisme, par Stanley Milgram sur l'obéissance à l'autorité ou par Philip Zimbardo sur les effets des rôles sociaux ont montré que des individus ordinaires peuvent accepter des comportements qu'ils auraient jugés inacceptables quelques heures auparavant, dès lors qu'ils perçoivent une autorité légitime, une pression du groupe ou une norme sociale dominante. Ces expériences ont été abondamment discutées et parfois critiquées dans leur méthodologie, mais elles ont profondément marqué notre compréhension des mécanismes de l'obéissance. Elles rappellent surtout que le pouvoir ne s'exerce pas uniquement par les institutions ; il agit aussi sur notre manière de percevoir ce qui est normal.
Cette normalité constitue probablement le plus grand succès de tous les régimes durables. Lorsqu'une idée cesse d'être débattue pour devenir une évidence, le pouvoir a gagné une bataille décisive. Les lois, les symboles, les cérémonies, les mots employés quotidiennement finissent par façonner une représentation commune du réel. Peu à peu, les citoyens n'obéissent plus parce qu'ils y sont contraints, mais parce qu'ils ne conçoivent plus qu'une autre manière de voir le monde soit possible. L'obéissance devient alors une habitude.
Cette transformation ne résulte jamais du hasard. Elle repose sur plusieurs mécanismes qui se renforcent mutuellement. Aucun d'entre eux n'est propre à un régime particulier. On les retrouve, à des degrés très différents, dans les monarchies anciennes, les régimes autoritaires, les démocraties en période de crise et parfois même dans les grandes organisations privées. Ce qui change n'est pas leur existence, mais leur intensité, leur combinaison et surtout la présence ou non de contre-pouvoirs capables d'en limiter les effets.
La première de ces machines est sans doute la plus ancienne de toutes.
La peur
La peur accompagne le pouvoir depuis les premières cités. Elle précède les constitutions, les religions organisées et les idéologies. Un enfant apprend très tôt qu'une sanction modifie son comportement. Les États ont appliqué cette logique à une tout autre échelle. Pendant des siècles, les supplices publics n'avaient pas seulement pour fonction de punir les coupables ; ils étaient destinés à convaincre les spectateurs. Une exécution sur une place publique s'adressait moins au condamné qu'à la foule venue l'observer. Le message était simple : voilà ce qui arrive à celui qui défie l'autorité.
Les formes de la peur ont changé, mais leur fonction demeure. Dans certains régimes, elle prend la forme de l'emprisonnement arbitraire, de la disparition forcée ou de la violence physique. Dans d'autres, elle est plus diffuse : perdre son emploi, être exclu d'un parti, subir un contrôle fiscal, voir sa carrière bloquée, être publiquement discrédité ou devenir la cible d'une campagne de dénigrement peut suffire à décourager la contestation. La peur moderne est souvent moins visible que celle des anciennes dictatures ; elle n'en est pas nécessairement moins efficace.
L'une des évolutions les plus remarquables est que les pouvoirs n'ont plus toujours besoin d'intervenir directement. Dans de nombreuses sociétés, les individus pratiquent eux-mêmes l'autocensure. Ils évitent certains sujets, choisissent leurs mots avec précaution, adaptent leurs opinions à leur entourage professionnel ou familial. Cette retenue n'est pas toujours imposée par une loi ; elle résulte souvent d'un calcul personnel. Lorsqu'un citoyen renonce spontanément à exprimer une idée par crainte des conséquences sociales, économiques ou judiciaires, le pouvoir a déjà obtenu une partie de ce qu'il recherchait : une obéissance silencieuse.
Mais la peur possède une faiblesse majeure. À long terme, elle érode la confiance. Une société où chacun se méfie de son voisin, de son collègue ou de son administration devient progressivement incapable d'innover, de débattre sereinement ou de reconnaître ses propres erreurs. Les mauvaises nouvelles cessent de remonter jusqu'aux dirigeants, les statistiques sont embellies et les critiques disparaissent des rapports officiels. Beaucoup de régimes autoritaires sont tombés non parce qu'ils manquaient de policiers, mais parce qu'ils avaient fini par croire leur propre propagande. Lorsque tout le monde a peur de dire la vérité, le premier prisonnier du mensonge finit souvent par être le pouvoir lui-même.
La peur reste donc un outil indispensable pour de nombreux gouvernements, mais elle ne suffit jamais à elle seule. Pour durer, elle doit être accompagnée d'une autre machine, plus subtile encore : celle qui consiste à convaincre les citoyens que leur sécurité dépend de l'existence d'un ennemi permanent. Car un peuple inquiet accepte plus facilement de déléguer une partie de ses libertés à ceux qui prétendent le protéger.
