top of page

La fabrique de l'obéissance I

  • S. B.
  • il y a 6 jours
  • 4 min de lecture

Quand Dieu commande

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »— Jésus de Nazareth

Il existe un paradoxe qui traverse toute l'histoire humaine. Les plus grands empires n'ont jamais été gouvernés uniquement par la force. Aucune armée, aussi puissante soit-elle, ne peut surveiller des millions d'hommes jour et nuit. Aucune police ne peut entendre toutes les conversations, contrôler toutes les pensées ou empêcher chaque acte de rébellion. Gouverner par la seule contrainte est non seulement coûteux, mais profondément instable. Les premiers bâtisseurs d'empires l'ont compris bien avant les philosophes : un peuple convaincu obéit beaucoup plus facilement qu'un peuple contraint. La véritable puissance ne consiste donc pas seulement à disposer d'une armée ; elle consiste à faire en sorte que l'obéissance paraisse naturelle.


Bien avant l'apparition des constitutions, des parlements ou des partis politiques, les sociétés humaines avaient déjà trouvé une réponse à cette difficulté. Elles placèrent l'autorité au-dessus des hommes. Le chef ne gouvernait plus parce qu'il était le plus fort ou le plus habile, mais parce qu'il avait été choisi par une puissance supérieure. Cette idée, extraordinairement simple, allait devenir l'une des plus grandes inventions politiques de l'histoire. Lorsqu'un pouvoir affirme venir de Dieu, la discussion change de nature. Contester une décision ne revient plus seulement à désobéir à un homme ; c'est prendre le risque de s'opposer à un ordre présenté comme sacré.


Les pharaons de l'ancienne Égypte furent probablement les premiers à pousser cette logique jusqu'à son terme. Ils n'étaient pas seulement des souverains ; ils étaient considérés comme des intermédiaires privilégiés avec les dieux, voire comme des êtres divins eux-mêmes. Le Nil, les récoltes, les saisons et l'ordre du monde semblaient dépendre de leur relation avec le sacré. Dans une telle représentation, la stabilité politique et l'ordre cosmique ne faisaient plus qu'un. Désobéir au pharaon revenait symboliquement à mettre en péril l'équilibre du monde.


Cette intuition se retrouve, sous des formes différentes, dans de nombreuses civilisations. Les empereurs chinois régnaient sous le « mandat du Ciel », une légitimité qui pouvait être retirée si le souverain se montrait injuste, mais qui faisait néanmoins de son autorité une affaire dépassant les simples rapports de force. À Rome, plusieurs empereurs furent divinisés après leur mort et certains bénéficièrent déjà de leur vivant d'un culte officiel. En Europe, pendant plus d'un millénaire, les rois furent sacrés lors de cérémonies religieuses qui ne relevaient pas seulement du protocole. Le sacre rappelait à tous que le pouvoir ne provenait pas uniquement des hommes. Il venait, croyait-on, de Dieu.


L'histoire du christianisme montre pourtant que les rapports entre religion et pouvoir ont toujours été plus complexes qu'on ne le dit souvent. Les Évangiles présentent un homme condamné par le pouvoir politique et exécuté comme un criminel. Pendant les premiers siècles, les chrétiens furent eux-mêmes persécutés par l'Empire romain. Ce n'est qu'après la conversion de Constantin Ier que le christianisme devint progressivement un facteur de cohésion politique. L'Église acquit alors une influence considérable sur les souverains, tandis que les souverains protégèrent l'Église. Cette alliance donna naissance à une longue période où pouvoir spirituel et pouvoir temporel avancèrent souvent de concert, sans que leurs intérêts coïncident toujours.


Le même phénomène s'observe dans d'autres traditions religieuses. L'islam naît lui aussi d'une expérience où le spirituel et le politique sont étroitement liés. Selon les périodes et les régions, cette relation prendra des formes très diverses : califats, sultanats, monarchies ou républiques. Aujourd'hui encore, en Iran, les institutions reposent sur une articulation entre autorité religieuse et autorité politique, tandis qu'en Arabie saoudite, la monarchie tire une part de sa légitimité de son rôle de gardienne des lieux saints de l'islam. Au Maroc, le souverain est également Commandeur des croyants, une fonction religieuse qui renforce son autorité symbolique. Ces États diffèrent profondément par leur histoire, leurs institutions et leur fonctionnement, mais ils illustrent une même idée : lorsqu'une autorité politique est associée à une mission spirituelle, sa légitimité peut apparaître plus difficile à remettre en cause.


Le bouddhisme, souvent perçu en Occident comme une philosophie de la paix plus que comme une religion politique, n'a pas davantage échappé à cette logique. En Myanmar, certains mouvements nationalistes bouddhistes ont soutenu le pouvoir militaire en présentant la défense de la majorité religieuse comme une condition de la survie nationale. Là encore, ce n'est pas la doctrine religieuse qui explique à elle seule cette évolution, mais la manière dont le pouvoir peut s'appuyer sur une identité spirituelle pour renforcer son autorité. L'histoire rappelle ainsi qu'aucune grande tradition religieuse n'est totalement immunisée contre une instrumentalisation politique.


Il serait pourtant profondément injuste de réduire les religions à des instruments de domination. Les mêmes traditions spirituelles ont souvent produit leurs plus farouches opposants. Les prophètes de la Bible dénonçaient déjà les injustices des rois. Les premiers chrétiens refusèrent parfois d'obéir aux autorités impériales. Des religieux se sont opposés aux dictatures en Pologne, en Afrique du Sud ou en Amérique latine. Dans le monde musulman, de nombreux penseurs et théologiens ont défendu des lectures qui limitaient le pouvoir des princes. Le religieux n'est donc jamais, par nature, un allié du pouvoir ; il peut aussi devenir son plus exigeant contrepoids.


Ce qui intéresse pourtant notre enquête n'est pas la religion elle-même. C'est le mécanisme politique qu'elle a permis de mettre au point. Pour gouverner durablement, le pouvoir doit convaincre les hommes qu'il existe une autorité supérieure à laquelle chacun doit se soumettre. Peu importe que cette autorité s'appelle Dieu, le Ciel, la Tradition ou la Loi sacrée. L'essentiel est qu'elle paraisse échapper à la discussion. Tant que le pouvoir peut se présenter comme le gardien d'une vérité qui le dépasse, il bénéficie d'une force que la violence seule ne pourra jamais lui offrir.


Cette découverte allait transformer durablement l'histoire. Mais, à mesure que les sociétés se sécularisèrent, les pouvoirs comprirent qu'ils pouvaient remplacer Dieu par une autre forme de sacré. Si le ciel cessait d'être la source ultime de l'obéissance, il suffisait de trouver un nouveau sanctuaire. Ce ne serait plus toujours la religion qui commanderait les consciences. Ce serait parfois la Nation, parfois la Révolution, parfois le Parti. Et, de plus en plus souvent, ce serait le passé lui-même. Car il existe une force presque aussi puissante que le sacré : la mémoire des grandes blessures. Lorsqu'un peuple est convaincu que son histoire lui impose un devoir permanent, le passé devient à son tour une autorité. C'est cette seconde fabrique de l'obéissance qu'il faut maintenant explorer.

Posts récents

Voir tout
De l'obéissance à la liberté VI

Spinoza ou l'art de rester libre « La fin de l'État n'est pas de transformer les hommes d'êtres raisonnables en bêtes ou en automates, mais de faire en sorte que leur esprit et leur corps puissent exe

 
 
La nouvelle fabrique de l'obéissance V

« Le plus grand danger n'est pas que les hommes soient privés d'information, mais qu'ils ne sachent plus à laquelle se fier. » Pendant des siècles, la fabrication de l'obéissance relevait presque excl

 
 
La fabrique de l'obéissance IV

Les ingénieurs de l'obéissance « Le pouvoir n'est pas seulement ce qui contraint. Il est aussi ce qui façonne les comportements. »— Inspiré des travaux de Michel Foucault À ce stade de notre enquête,

 
 
bottom of page