Le temps des effrontés
- S. B.
- il y a 4 heures
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Il existe des expressions qui semblent anodines mais qui, lorsqu’on les regarde de près, racontent beaucoup plus qu’une simple façon de parler. Elles décrivent parfois une époque, une psychologie collective, voire une transformation silencieuse des valeurs. En Algérie, «tiri bark» — « tire seulement », « lance et on verra » — appartient à cette catégorie. L’expression évoque une manière d’agir sans trop préparer, sans trop réfléchir, sans trop se soucier des conséquences ni des convenances. Elle porte en elle une forme de désinvolture, parfois de provocation : pourquoi s’embarrasser de toutes ces précautions puisque, après tout, il faut bien essayer et voir ce que cela donne ?
Mais cette attitude n’est pas propre à l’Algérie. La langue russe possède le fameux «авось» — avos’, cette confiance presque fataliste dans le fait que les choses finiront bien par s’arranger. En Turquie, « Kervan yolda düzülür », littéralement « la caravane se met en ordre en chemin », exprime l’idée qu’il n’est pas nécessaire de tout préparer avant de commencer : on démarrera, et l’on corrigera les problèmes au fur et à mesure. En Égypte, « seebha ‘ala Allah», « laisse-la à Dieu », renvoie à une forme de confiance dans le destin qui peut, selon le contexte, glisser vers le fatalisme. En anglais, « wing it » signifie improviser sans préparation ; en français, « faire au petit bonheur la chance » renvoie à l’idée de laisser une large place au hasard ; en italien, « fare le cose alla carlona » signifie faire les choses grossièrement, sans soin et sans véritable souci de la qualité. Les mots et les histoires sont différents, mais ils dessinent une même constellation : l’improvisation, le hasard, le fatalisme, la débrouille et, parfois, le refus de s’embarrasser de règles que l’on considère comme inutiles ou inopérantes.
Ce qui devient particulièrement intéressant, c’est lorsque ces expressions cessent de décrire seulement une technique pour devenir une philosophie sociale. Improviser parce qu’une situation l’exige est une qualité ; improviser parce qu’on n’a jamais jugé nécessaire de préparer les choses en est une autre. Compter sur la chance lorsque l’on a fait tout ce qui était raisonnablement possible relève de l’optimisme ; compter sur la chance parce que l’on ne croit plus que le travail, la compétence ou la prudence soient récompensés relève d’une autre logique. C’est dans cette deuxième dimension que le phénomène devient révélateur d’une époque.
Car il faut se demander ce qui arrive à une société lorsque les valeurs qu’elle a longtemps enseignées cessent de produire les résultats qu’elles promettaient. Pendant des générations, on a pu transmettre l’idée que le travail paie, que l’honnêteté finit par être reconnue, que la compétence ouvre des portes, que la patience est une vertu et que le respect des règles permet à chacun de trouver sa place. Mais lorsque l’expérience quotidienne semble démontrer que le piston, la rente, la proximité avec le pouvoir, l’argent, la débrouille ou la capacité à contourner les règles sont plus efficaces que le mérite, une conclusion finit par s’imposer : être sérieux n’est peut-être plus la meilleure manière de réussir.
C’est alors qu’apparaît une rationalité nouvelle, beaucoup plus cynique. Pourquoi passer des années à se former si une relation suffit à obtenir le poste ? Pourquoi préparer soigneusement un projet si l’on peut le lancer à moitié terminé et corriger les dégâts ensuite? Pourquoi respecter scrupuleusement une règle lorsque ceux qui la contournent ne sont ni sanctionnés ni marginalisés ? Pourquoi attendre son tour lorsque celui qui s’impose passe devant ? Pourquoi être le seul à jouer honnêtement dans un jeu dont on a compris qu’il ne l’était pas ? À partir de là, le « tiri bark » cesse d’être une simple invitation à tenter sa chance : il devient une stratégie d’adaptation à un monde perçu comme injuste ou irrationnel.
C’est ici que les expériences de sociétés très différentes peuvent se rejoindre. Le avos’ russe peut être compris comme une manière de composer avec l’incertitude et avec des institutions dont on ne maîtrise pas toujours le fonctionnement ; le kervan yolda düzülür turc peut exprimer un pragmatisme qui préfère avancer plutôt que d’attendre des conditions idéales ; le seebha ‘ala Allah égyptien s’inscrit dans une tradition de confiance et de fatalisme qui peut parfois servir à accepter ce que l’on ne contrôle pas. Ailleurs, le wing it anglo-saxon célèbre volontiers la capacité à improviser, tandis que le « petit bonheur la chance » français reconnaît la part du hasard. Ces expressions ne sont donc pas interchangeables et il serait artificiel de prétendre qu’elles désignent exactement le même phénomène. Mais leur coexistence révèle quelque chose d’universel : l’être humain développe des stratégies culturelles pour vivre dans un environnement où il ne peut pas tout prévoir ni tout contrôler.
Le phénomène devient plus préoccupant lorsque l’improvisation se transforme en effronterie. Car l’effronté ne se contente plus de dire : « on verra bien ». Il agit comme si les contraintes ne le concernaient pas. Il prend la place qu’on ne lui a pas donnée, contourne la règle qui le gêne, impose sa volonté, néglige les conséquences pour les autres et considère souvent les scrupules comme une faiblesse. Ce qui autrefois aurait suscité de la gêne ou de la honte peut alors être présenté comme de l’intelligence, de l’audace ou de la débrouillardise. L’effronté n’est plus celui qui transgresse malgré la norme : il devient celui qui a compris qu’il pouvait transgresser sans payer le prix social de sa transgression.
C’est peut-être là que se situe le véritable basculement. Une société peut supporter des individus malhonnêtes, imprudents ou arrogants ; elle devient beaucoup plus fragile lorsque ces comportements commencent à être récompensés. Lorsque le jeune diplômé sérieux voit progresser celui qui dispose des bonnes relations, lorsque le commerçant honnête voit prospérer celui qui contourne les règles, lorsque le citoyen patient constate que l’impudent obtient plus rapidement ce qu’il réclame, le message collectif devient désastreux : la vertu n’est plus seulement difficile, elle devient contre-productive. À quoi bon respecter les règles si leur respect vous désavantage ?
C’est ainsi que peut naître un cercle vicieux. Celui qui respecte les règles finit par se sentir naïf ; celui qui les contourne se sent malin. Le premier commence alors à faire une petite entorse, puis une autre, non nécessairement parce qu’il a changé de valeurs, mais parce qu’il refuse d’être le seul à en supporter le coût. La confiance diminue, la suspicion augmente, chacun apprend à se protéger individuellement et la société devient progressivement une juxtaposition de stratégies personnelles. Le « pourquoi pas ? » remplace le « est-ce bien ? » ; la possibilité prend le dessus sur la légitimité.
C’est pourquoi le phénomène dépasse largement la question de la politesse ou des bonnes manières. Il touche au contrat social. Le respect des règles n’est jamais seulement une affaire de discipline individuelle : il repose sur la conviction que les règles sont suffisamment justes, suffisamment prévisibles et suffisamment bien appliquées pour que chacun accepte de s’y soumettre. Si cette conviction disparaît, la tentation de l’effronterie augmente mécaniquement. L’individu se dit qu’il serait stupide de faire des sacrifices que les autres ne font pas, et que la meilleure manière de survivre consiste désormais à être plus rapide, plus malin, plus insistant ou plus opportuniste que son voisin.
Le « temps des effrontés » pourrait alors être défini comme le moment où l’effronterie cesse d’être une anomalie pour devenir une compétence sociale. Celui qui sait contourner est admiré pour sa débrouillardise ; celui qui s’impose est considéré comme fort ; celui qui ne respecte pas les usages est parfois perçu comme quelqu’un qui « sait y faire ». La frontière entre courage et culot, entre débrouillardise et malhonnêteté, entre pragmatisme et irresponsabilité devient progressivement floue. Et lorsque cette frontière disparaît, les valeurs ne disparaissent pas nécessairement dans les discours : elles disparaissent dans les comportements.
Il serait pourtant trop facile de condamner cette évolution comme une simple décadence morale. L’effronterie peut être une réponse à l’impuissance. L’improvisation peut être une réponse à l’incertitude. La débrouille peut être une réponse à la pénurie ou à la rigidité administrative. Le fatalisme peut être une manière de supporter ce que l’on ne peut changer. Dans de nombreuses sociétés, ces comportements ont d’ailleurs permis aux individus de survivre à des systèmes inefficaces. Le problème apparaît lorsque la stratégie de survie devient la norme collective, puis lorsque cette norme finit par définir ce qu’est une personne « intelligente » ou « efficace ».
C’est pourquoi les expressions populaires sont si précieuses : elles enregistrent parfois des transformations que les statistiques ne montrent pas immédiatement. « Tiri bark », « avos’ », « kervan yolda düzülür », « seebha ‘ala Allah », « wing it » : derrière ces mots se cachent des rapports différents au hasard, à l’autorité, au risque et à la responsabilité. Ils ne racontent pas la même histoire, mais ils nous rappellent que toutes les sociétés cherchent des mots pour dire ce moment où l’on cesse de croire que l’on maîtrise vraiment le cours des choses.
Peut-être que la question fondamentale n’est donc pas de savoir pourquoi les gens deviennent effrontés. Elle est de savoir ce qu’une société leur apprend lorsqu’elle récompense durablement l’effronterie. Car on ne peut pas demander indéfiniment à un individu d’être honnête dans un environnement où l’honnêteté le pénalise, d’être patient dans un système où l’impatient est servi en premier, de préparer son travail lorsque celui qui bâcle est récompensé, ou de respecter les règles lorsque ceux qui les contournent semblent bénéficier d’une impunité permanente. La morale individuelle a besoin d’un environnement qui la rende vivable.
Réhabiliter le sérieux ne signifie donc pas réclamer une société austère, bureaucratique ou incapable d’improviser. Cela signifie simplement que l’audace doit retrouver une limite : celle du respect des autres. Une société saine peut admirer celui qui ose, celui qui entreprend, celui qui sait improviser et celui qui prend des risques. Elle ne devrait pas avoir à admirer celui qui écrase les autres pour réussir. Elle peut valoriser la débrouillardise sans glorifier la tricherie, accepter le hasard sans renoncer à la préparation, encourager l’initiative sans abandonner la responsabilité.
Car au fond, le problème du « tiri bark » n’est pas de tirer. C’est de tirer sans se demander où la balle va tomber.
Et peut-être est-ce cela, le « temps des effrontés » : une époque où l’on ne demande plus d’abord si quelque chose est juste, raisonnable ou respectueux, mais simplement si cela peut passer. Une époque où la question n’est plus « Est-ce que j’ai le droit ? », mais « Qui va m’en empêcher ? ».
Et si personne ne vous arrête, alors pourquoi réfléchir davantage ?
Tiri bark.
