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De l'obéissance à la liberté VI

  • S. B.
  • 13 juil.
  • 5 min de lecture

Spinoza ou l'art de rester libre

« La fin de l'État n'est pas de transformer les hommes d'êtres raisonnables en bêtes ou en automates, mais de faire en sorte que leur esprit et leur corps puissent exercer leurs fonctions en sécurité et qu'ils usent d'une raison libre. La fin de l'État est donc, en réalité, la liberté. »—Baruch Spinoza

Au terme de cette enquête, une évidence s'impose. Depuis les premières cités de l'Antiquité jusqu'aux démocraties numériques du XXIᵉ siècle, tous les pouvoirs ont cherché à résoudre la même équation : comment obtenir l'obéissance sans devoir recourir constamment à la force ? Les réponses ont varié selon les époques. Les uns ont invoqué Dieu, d'autres l'Histoire, d'autres encore la Révolution, la Nation, la race, la sécurité ou la volonté du peuple. Les moyens changent, les symboles évoluent, les technologies se perfectionnent, mais la logique demeure étonnamment constante : un pouvoir est d'autant plus stable qu'il est capable de convaincre les citoyens que son autorité est naturelle, nécessaire ou incontestable.


Pourtant, cette traversée de l'histoire révèle également une autre vérité, plus discrète mais infiniment plus féconde. Les sociétés qui ont le plus durablement préservé la paix civile ne sont pas celles qui ont obtenu le plus d'obéissance. Ce sont celles qui ont progressivement remplacé la peur par la confiance, l'arbitraire par le droit, la soumission à un homme par l'obéissance à des règles librement débattues et également applicables à tous. La véritable évolution politique de l'humanité n'est peut-être pas le passage de la monarchie à la démocratie ou de la religion à la laïcité ; elle réside dans le lent déplacement de la légitimité, qui cesse de reposer sur une vérité imposée pour s'appuyer sur la justice.


C'est ici que la pensée de Spinoza éclaire d'un jour nouveau l'ensemble de notre réflexion. Contrairement à une idée souvent répandue, il ne rêve pas d'une société sans État, sans lois ou sans autorité. Il sait qu'aucune communauté humaine ne peut vivre durablement sans règles communes. Mais il affirme qu'un État véritablement fort n'est pas celui qui inspire la crainte. C'est celui qui permet aux citoyens d'exercer librement leur raison. Lorsque les institutions sont justes, lorsque la justice est indépendante, lorsque chacun peut exprimer ses idées sans craindre la persécution, l'obéissance change de nature. Elle n'est plus la soumission à un pouvoir ; elle devient l'adhésion à un ordre juridique reconnu comme légitime.


Cette distinction est fondamentale. Depuis le début de ce livre, nous avons observé comment les pouvoirs utilisent le sacré, la mémoire, les idéologies, la peur, la propagande, l'école, les récompenses ou la désignation d'un ennemi pour obtenir l'obéissance. Tous ces mécanismes exploitent une caractéristique profondément humaine : nous sommes des êtres de passions autant que de raison. Nous avons besoin d'espérer, d'appartenir à un groupe, de donner un sens aux épreuves que nous traversons. Le pouvoir parle naturellement à ces émotions. Il serait illusoire de croire qu'une société pourrait les supprimer.


Mais ces passions peuvent être orientées de deux manières. Elles peuvent servir à enfermer les individus dans la peur, la méfiance ou la certitude absolue. Elles peuvent aussi être mises au service d'une communauté politique où chacun accepte les règles parce qu'elles protègent également les faibles et les puissants. La différence n'est pas dans les émotions elles-mêmes ; elle réside dans les institutions qui les encadrent.


Cette perspective conduit également à regarder les religions sous un angle différent. Tout au long de l'histoire, elles ont parfois servi à légitimer le pouvoir, mais elles ont aussi inspiré des mouvements de résistance, de solidarité et de réforme. Lorsqu'on dépasse leurs différences théologiques et leurs récits propres, on découvre qu'elles convergent souvent vers quelques principes éthiques remarquablement proches : le refus du meurtre gratuit, l'exigence de justice, la compassion envers les plus vulnérables, la valeur de la parole donnée, le devoir de charité ou de solidarité et la limitation de la vengeance. Ces principes ne sont pas l'apanage d'une religion ; ils se retrouvent également dans les grandes traditions philosophiques.


La philosophie des Lumières n'a d'ailleurs pas inventé ces valeurs. Elle leur a donné un autre fondement. Là où les traditions religieuses les rattachaient à une volonté divine, les philosophes ont cherché à les justifier par la raison, l'expérience et l'universalité de la condition humaine. La justice ne devient pas moins précieuse lorsqu'elle cesse d'être sacrée ; elle devient simplement accessible à tous, quelles que soient leurs croyances. La charité elle-même se transforme progressivement en solidarité, en protection sociale ou en droits fondamentaux. Ce qui relevait autrefois du devoir moral individuel devient peu à peu une responsabilité collective inscrite dans les institutions.


C'est peut-être là que réside la véritable maturation des sociétés humaines. Elles ne passent pas de la religion à l'athéisme, ni de l'autorité au désordre. Elles passent lentement d'une obéissance fondée sur la croyance à une coopération fondée sur la confiance. Plus les citoyens savent que la justice sera la même pour tous, que les libertés seront protégées et que les gouvernants seront eux-mêmes soumis aux lois, moins il devient nécessaire d'obtenir leur obéissance par la peur, le mythe ou la propagande.


Cette évolution n'est jamais définitivement acquise. Les crises économiques, les guerres, le terrorisme, les pandémies ou les bouleversements technologiques ravivent souvent le désir d'un pouvoir plus fort, plus rapide, moins contraint par les procédures ou les contre-pouvoirs. L'histoire montre pourtant que c'est précisément dans ces moments de fragilité que les institutions doivent résister à la tentation de sacrifier la liberté au nom de l'efficacité. Une justice indépendante, une presse libre, une université autonome et une société civile active ne ralentissent pas la démocratie ; elles l'empêchent de glisser vers la confusion entre l'autorité et l'infaillibilité.


Aucune société n'échappera jamais complètement à la fabrique de l'obéissance. Les récits collectifs, les symboles, les commémorations et les passions continueront toujours d'exister, parce qu'ils répondent à des besoins profondément humains. La question n'est donc pas de les faire disparaître. Elle est de savoir si ces forces resteront soumises à la raison, au débat et au droit, ou si elles deviendront les instruments d'un pouvoir qui ne reconnaît plus de limites.


Le véritable progrès politique ne consiste pas à fabriquer des citoyens toujours plus obéissants. Il consiste à former des femmes et des hommes capables d'obéir aux lois parce qu'ils les jugent justes, mais également capables de les contester lorsque ces lois cessent de respecter les principes qui fondent leur légitimité. Une démocratie ne demande pas des sujets fidèles ; elle demande des citoyens responsables.


C'est peut-être la leçon la plus actuelle de Spinoza. Un État n'est pas grand parce qu'il est craint. Il est grand lorsque ses citoyens n'ont plus besoin de craindre leurs gouvernants pour respecter les lois. La justice remplace alors la peur, la confiance remplace la soumission et la raison devient le langage commun d'une société qui n'a plus besoin de fabriquer l'obéissance, parce qu'elle a appris à construire la liberté.

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