Bruel ou la déconstruction du consentement
- S. B.
- 20 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 juil.
L'une des idées les plus tenaces dans les débats sur les violences sexuelles est la suivante: « Si une femme accepte de monter dans une chambre d'hôtel avec un homme, c'est qu'elle consent à avoir un rapport sexuel. » Cette affirmation est non seulement fausse, mais elle révèle une profonde incompréhension de ce qu'est le consentement.
Le consentement ne se déduit jamais d'un lieu, d'un contexte, d'une tenue, d'une invitation ou d'une réputation. Il ne se présume pas. Il s'exprime librement, à chaque étape, et peut être retiré à tout moment.
Les nombreuses affaires qui ont marqué l'actualité ces dernières années ont contribué à faire évoluer cette compréhension. Au-delà des noms, elles invitent à s'interroger sur les mécanismes de pouvoir, d'influence et de contrainte qui peuvent exister avant même qu'une agression ne commence.
Monter dans une chambre n'est pas consentir
Une femme peut accepter de suivre un homme dans une chambre d'hôtel pour une multitude de raisons qui n'ont rien à voir avec le désir d'avoir une relation sexuelle.
Elle peut croire qu'il s'agit simplement de poursuivre une conversation commencée ailleurs, dans un cadre plus calme.
Elle peut penser qu'il s'agit d'un rendez-vous de travail, d'une discussion confidentielle, d'un entretien informel ou d'une négociation.
Elle peut vouloir préserver une opportunité professionnelle, sans imaginer que celle-ci puisse être conditionnée à des relations sexuelles.
Elle peut ressentir la pression implicite liée à la notoriété, au pouvoir ou à l'influence de son interlocuteur.
Elle peut être intimidée par la différence d'âge, de statut social, de fortune ou de carrière.
Elle peut craindre de paraître impolie ou « compliquée » si elle refuse de monter.
Elle peut être curieuse, admirative ou attirée par cette personne sans pour autant vouloir un rapport sexuel.
Elle peut avoir envie de séduire, de flirter, de discuter ou d'embrasser quelqu'un sans souhaiter aller plus loin.
Aucune de ces situations ne constitue un consentement à un acte sexuel.
L'ascendant change la perception de la liberté
Lorsqu'une personnalité connue invite une personne moins puissante à la suivre, la relation n'est pas toujours équilibrée.
L'un contrôle souvent les accès à un emploi, un rôle, un contrat, une émission, une recommandation ou un réseau. L'autre sait parfois que dire non pourrait avoir des conséquences réelles ou supposées sur sa carrière.
Cette asymétrie ne retire pas automatiquement la liberté de consentir, mais elle peut influencer profondément la manière dont une personne évalue ses choix.
Le consentement ne consiste pas seulement à ne pas dire « non ». Il suppose que l'on puisse dire « non » sans craindre les conséquences.
Le consentement peut disparaître en quelques secondes
Même lorsqu'une personne entre volontairement dans une chambre, la situation peut changer très rapidement.
Elle peut découvrir que l'autre n'avait jamais l'intention d'avoir une simple conversation.
Elle peut se retrouver face à une personne qui impose immédiatement une proximité physique.
Elle peut être surprise par des gestes sexuels auxquels elle ne s'attendait pas.
Elle peut exprimer son refus verbalement ou physiquement.
Elle peut se figer sous l'effet de la peur, de la surprise ou de la sidération.
Elle peut vouloir partir mais se sentir paralysée, intimidée ou incapable de réagir.
Elle peut retirer un accord qu'elle avait éventuellement donné quelques instants auparavant.
À partir du moment où il n'y a plus de consentement libre et éclairé, toute poursuite d'un acte sexuel devient une violence.
Le mythe du « elle savait »
Pendant longtemps, les victimes ont dû répondre à une série de questions qui ne devraient jamais déterminer l'existence d'un consentement :
Pourquoi est-elle montée ?
Pourquoi est-elle restée ?
Pourquoi n'a-t-elle pas crié ?
Pourquoi n'est-elle pas partie immédiatement ?
Pourquoi est-elle revenue travailler ensuite ?
Ces questions reposent sur une vision simpliste du comportement humain. Elles ignorent les effets de la peur, de la sidération, de la domination psychologique, de la dépendance professionnelle et du choc.
Les spécialistes des traumatismes savent aujourd'hui que de nombreuses victimes ne résistent pas physiquement, non parce qu'elles consentent, mais parce que leur cerveau entre dans un mécanisme de survie.
Le véritable critère
La seule question pertinente n'est pas :
« Pourquoi est-elle montée dans cette chambre ? »
La seule question est :
« A-t-elle librement, clairement et continuellement consenti aux actes sexuels qui ont suivi ?»
Si la réponse est non, alors le fait qu'elle ait accepté un rendez-vous, un verre, une invitation ou une montée dans une chambre ne change rien au principe fondamental : on ne consent jamais à l'avance à des actes sexuels simplement parce que l'on a accepté d'être présent dans un lieu.
Conclusion
La déconstruction du consentement consiste précisément à abandonner les raccourcis qui ont longtemps servi à discréditer la parole des victimes.
Monter dans une chambre n'est pas consentir.
Flirter n'est pas consentir.
Admirer quelqu'un n'est pas consentir.
Espérer une opportunité professionnelle n'est pas consentir.
Être attiré par une personne n'est pas consentir.
Le consentement n'est ni une présomption ni une conséquence logique d'un contexte.
C'est une volonté libre, explicite et réversible. Tout le reste relève d'une confusion qui a trop souvent servi à déplacer la responsabilité de l'auteur présumé des faits vers celle de la personne qui les dénonce.
